Prosper Mérimée
Djoûmane Genre de texte Contexte
Notes (2) Sidi-Lala est le nom d'un héros de l’insurrection algérienne contre l’occupant français, entre 1864 et 1869. L’histoire semble toutefois se situer plus tôt, vers 1843. (3) Le sorcier et la petite fille ont figuré dans un spectacle la veille, avant que le narrateur aille se coucher. Dans cette saynète, la petite fille est apparemment mordue par un serpent caché dans un panier, puis guérie par le sorcier. À noter que le narrateur la désignera sous le nom d'Eurydice, qui, dans la mythologie grecque, est la femme d'Orphée qui se fait piquer par un serpent en fuyant Aristée. (4) Djoûmane est le nom du serpent. Cet animal est, selon Jacques Chabot, «l'un des fantasmes majeurs de l'œuvre mériméen». (5) Tuer le ver: prendre un petit verre d’alcool le matin sous prétexte de «tuer les vers intestinaux». La phrase prononcée par le maréchal des logis peut être prise à double sens et évoque évidemment le serpent. Cette nouvelle a été publiée après la mort de Mérimée (1803-1870). Commentaires «Djoûmane, dont le caractère de fantasme originaire — mère phallique castratrice — ne fait aucun doute, représente donc bien le Double persécuteur du Moi tel que nous l'avons déjà si souvent identifié dans les précédentes nouvelles. Et le Moi, ce n'est pas nouveau non plus chez Mérimée, est un Moi au féminin. Le Héros des deux premières séquences, de la seconde surtout, puisque le lieutenant la vit en rêve, est la petite fille, et le lieutenant n'est guère plus qu'un Narrateur témoin qui se voit agir en songe.» (279) Texte témoin Bibliographie
Nouvelle
Le narrateur fait partie d’un groupe de soldats français qui rentre d’une campagne à Tlemcen, en Algérie (ville conquise en 1842) et qui, à leur arrivée se font dire qu'ils vont devoir repartir en expédition dès le lendemain. Le soir, ils assistent à un repas à la suite duquel des saltimbanques effectuent des tours avec des serpents. Dans un de ceux-ci une jolie fille de treize ou quatorze ans semble se faire piquer par un gros serpent qui s'est enroulé autour de sa jambe. Le narrateur croit si fort à la véracité de ce qui n’est qu’une mise en scène qu'il fait appeler un médecin. De même, le récit du rêve est présenté de telle façon que le lecteur va d’abord croire qu’il s’agit de la réalité. Ces événements se retrouveront dans le songe.
(1) Djebira; gibecière.
Selon Jacques Chabot, la dalle aux pieds du sorcier s'ouvre sur un cloaque, fait de déjections anales, où est tapi le serpent:
Romans et nouvelles, tome 2, Djoumane, éd. Maurice Parturier, Paris, Classiques Garnier, 1967, p.553-65.
Jacques Chabot, L'autre moi. Fantasmes et fantastique dans les nouvelles de Mérimée, Paris, Édisud, 1983.
Poursuite et labyrinthe
La nuit était faite quand nous montâmes à cheval. Je commandais le peloton d’avant-garde. Je me sentais fatigué, j’avais froid; je mis mon manteau, j’en relevai le collet, je chaussais mes étriers, et j’allai tranquillement au grand pas de ma jument, écoutant avec distraction le maréchal des logis Wagner, qui me racontait l’histoire de ses amours malheureusement terminées par la fuite d’une infidèle qui lui avait emporté avec son cœur une montre d’argent et une paire de bottes neuves. Je savais déjà cette histoire et elle me semblait encore plus longue que de coutume.
La lune se levait comme nous nous mettions en route. Le ciel était pur, mais du sol s’élevait un petit brouillard blanc, rasant la terre qui semblait couverte de cardes de coton. Sur ce fond blanc, la lune lançait de longues ombres, et tous les objets prenaient un aspect fantastique : tantôt je croyais voir des cavaliers arabes en vedette, en m’approchant je trouvais des tamaris en fleur; tantôt je m’arrêtais, croyant entendre les coups de canon de signal, Wagner me disait que c’était un cheval qui courait.
Nous arrivâmes au gué, et le commandant prit ses dispositions.
Le lieu était merveilleux pour la défense, et notre escadron aurait suffi pour arrêter là un corps considérable. Solitude complète de l’autre côté de la rivière.
Après une assez longue attente, nous entendîmes le galop d’un cheval, et bientôt parut un Arabe monté sur un magnifique cheval qui se dirigeait vers nous. À son chapeau de paille surmonté de plumes d’autruche, à sa selle brodée d’or d’où pendait une djebira (1) ornée de corail et de fleurs d’or, on reconnaissait un chef; notre guide nous dit que c’était Sidi-Lala en personne (2). C’était un beau jeune homme, bien découpé, qui menait son cheval à merveille. Il le faisait galoper, jetait en l’air son long fusil et le rattrapait en nous criant je ne sais quels mots de défi.
Les temps de la chevalerie sont passés, et Wagner demandait un fusil pour décrocher le marabout, à ce qu’il disait; mais je m’y opposai, et, pour qu’il ne fût pas dit que les Français eussent refusé de combattre en champ clos avec un Arabe, je demandai au commandant la permission de passer le gué et de croiser le fer avec Sidi-Lala. La permission me fut accordée, et aussitôt je passai la rivière, tandis que le chef ennemi s’éloignait au petit galop pour prendre du champ.
Dès qu’il me vit sur l’autre bord, il courut sur moi le fusil à l’épaule. «Méfiez-vous», me cria Wagner.»
Je ne crains guère les coups de fusil d’un cavalier et, après la fantasia qu’il venait d’exécuter, le fusil de Sidi-Lala ne devait pas être en état de faire feu. En effet, il pressa la détente à trois pas de moi, mais le fusil rata, comme je m’y attendais. Aussitôt mon homme fit tourner son cheval de la tête à la queue si rapidement qu’au lieu de lui planter mon sabre dans la poitrine, je n’attrapai que son burnous flottant.
Mais je le talonnais de près, le tenant toujours à ma droite et rabattant bon gré mal gré vers les escarpements qui bordent la rivière. En vain essaya-t-il de faire des crochets, je le serrais de plus en plus.
Après quelques minutes d’une course enragée, je vis son cheval se cabrer tout à coup, et lui, tirant les rênes à deux mains. Sans me demander pourquoi il faisait ce mouvement singulier, j’arrivai sur lui comme un boulet, je lui plantai ma latte au beau milieu du dos en même temps que le sabot de ma jument frappait sa cuisse gauche. Homme et cheval disparurent; ma jument et moi nous tombâmes après eux.
Sans nous en être aperçus, nous étions arrivés au bord d’un précipice et nous étions lancés... Pendant que j’étais encore en l’air — la pensée va vite — je me dis que le corps de l’Arabe amortirait ma chute. Je vis distinctement sous moi un burnous blanc avec une grande tache rouge, c’est là que je tombai à pile ou face.
Le saut ne fut pas si terrible que je l’avais cru; grâce à la hauteur de l’eau; j’en eus par-dessus les oreilles, je barbotai un instant tout étourdi, et je ne sais trop comment je me trouvai debout au milieu de grands roseaux au bord de la rivière.
Ce qu’étaient devenus Sidi-Lala et les chevaux, je n’en sais rien. J’étais trempé, grelottant, dans la boue, entre deux murs de rochers. Je fis quelques pas, espérant trouver un endroit où les escarpements seraient moins roides; plus j’avançais et plus ils me semblaient abrupts et inaccessibles.
Tout d’un coup, j’entendis au-dessus de ma tête des pas de chevaux et le cliquetis des fourreaux de sable heurtant contre les étriers et les éperons. Évidemment c’était notre escadron. Je voulus crier, mais pas un son ne sortit de ma gorge; sans doute, dans ma chute, je m’étais brisé la poitrine.
Figurez-vous ma situation. J’entendais les voix de nos gens, je les reconnaissais, et je ne pouvais les appeler à mon aide. Le vieux Wagner disait : «S’il m’avait laissé faire, il aurait vécu pour être colonel». Bientôt le bruit diminua, s’affaiblit, je n’entendis plus rien.
Au-dessus de ma tête pendait une grosse racine, et j’espérais, en la saisissant, me guinder sur la berge. D’un effort désespéré, je m’élançai, et... sss !... la racine se tord et m’échappe avec un sifflement affreux... C’était un énorme serpent...
Je retombai dans l’eau; le serpent, glissant entre mes jambes, se jeta dans la rivière, où il me sembla qu’il laissait comme une traînée de feu...
Une minute après j’avais retrouvé mon sang-froid, et cette lumière tremblotant sur l’eau n’avait pas disparu. C’était, comme je m’en aperçus, le reflet d’une torche. À une vingtaine de pas de moi, une femme emplissait d’une main une cruche et, de l’autre, elle tenait un morceau de bois résineux qui flambait. Elle ne se doutait pas de ma présence. Elle posa tranquillement sa cruche sur sa tête et, sa torche à la main, disparut dans les roseaux. Je la suivis et me trouvai à l’entrée d’une caverne.
La femme s’avançait fort tranquillement et montait une pente assez rapide, une espèce d’escalier taillé contre la paroi d’une salle immense. À la lueur de la torche, je voyais le sol de cette salle qui ne dépassait guère le niveau de la rivière, mais je ne pouvais découvrir quelle en était l’étendue. Sans trop savoir ce que je faisais, je m’engageai sur la rampe après la femme qui portait la torche et je la suivis à distance. De temps en temps sa lumière disparaissait derrière quelque anfractuosité de rocher, et je la retrouvais bientôt.
Je crus apercevoir encore l’ouverture sombre des grandes galeries en communication avec la salle principale. On eût dit une ville souterraine avec ses rues et ses carrefours. Je m’arrêtai, jugeant qu’il était dangereux de m’aventurer seul dans cet immense labyrinthe.
Tout d’un coup, une des galeries au-dessous de moi s’illumina d’une vive clarté. Je vis un grand nombre de flambeaux qui semblaient sortir des flancs du rocher pour former comme une grande procession. En même temps s’élevait un chant monotone qui rappelait la psalmodie des Arabes récitant leurs prières.
Bientôt je distinguai une grande multitude qui s’avançait avec lenteur. En tête marchait un homme noir, presque nu, la tête couverte d’une énorme masse de cheveux hérissés. Sa barbe blanche tombant sur sa poitrine tranchait sur la couleur brune de sa poitrine tailladée de tatouages bleuâtres. Je reconnus aussitôt mon sorcier de la veille, et bientôt après je retrouvai auprès de lui la petite fille qui avait joué le rôle d’Eurydice, avec ses beaux yeux, ses pantalons de soie et son mouchoir brodé sur la tête (3).
Des femmes, des enfants, des hommes de tout âge les suivaient, tous avec des torches, tous avec des costumes bizarres à couleurs vives, des robes traînantes, de hauts bonnets, quelques-uns en métal, qui reflétaient de tous côtés la lumière des flambeaux.
Le vieux sorcier s’arrêta juste au-dessous de moi, et toute la procession avec lui. Il se fit un grand silence. Je me trouvais à une vingtaine de pieds au-dessus de lui protégé par de grosses pierres derrière lesquelles j’espérais tout voir sans être aperçu. Aux pieds du vieillard, j’aperçus une large dalle à peu près ronde, ayant au centre un anneau de fer.
Il prononça quelques mots dans une langue à moi inconnue, qui, je crois en être sûr, n’était ni de l’arabe, ni du kabile. Une corde avec des poulies, suspendue je ne sais où, tomba à ses pieds; quelques-uns des assistants l’engagèrent dans l’anneau, et à un signal vingt bras vigoureux faisant effort à la fois, la pierre, qui semblait très lourde, se souleva, et on la rangea de côté.
J’aperçus alors comme l’ouverture d’un puits, dont l’eau était à moins d’un mètre du bord. L’eau, ai-je dit, je ne sais quel affreux liquide c’était, recouvert d’une pellicule irisée, interrompue et brisée par places et laissant voir une boue noire et hideuse.
Debout, près de la margelle du puits, le sorcier tenait la main gauche sur la tête de la petite fille, de la droite il faisait des gestes étranges pendant qu’il prononçait une espèce d’incantation au milieu du recueillement général.
De temps en temps il élevait la voix comme s’il appelait quelqu’un : Djoûmane ! Djoûmane ! (4) criait-il; mais personne ne venait. Cependant il roulait les yeux, grinçait des dents et faisait entendre des cris rauques qui ne semblaient pas sortir d’une poitrine humaine. Les momeries de ce vieux coquin m’agaçaient et me transportaient d’indignation; j’étais tenté de lui jeter sur la tête une des pierres que j’avais sous la main. Pour la trentième fois peut-être il venait de hurler ce nom de Djoûmane quand je vis trembler la pellicule irisée du puits, et à ce signe toute la foule se rejeta en arrière; le vieillard et la petite fille demeurèrent seuls au bord du trou.
Soudain un gros bouillon de boue bleuâtre s’éleva du puits, et de cette boue sortit la tête énorme d’un serpent, d’un gris livide, avec des yeux phosphorescents...
Involontairement, je fis un haut-le-corps en arrière; j’entendis un petit cri et le bruit d’un corps pesant qui tombait dans l’eau...
Quand je reportai la vue en bas, un dixième de seconde après peut-être, j’aperçus le sorcier seul au bord du puits, dont l’eau bouillonnait encore. Au milieu des fragments de la pellicule irisée flottait le mouchoir qui couvrait les cheveux de la petite fille...
Déjà la pierre était en mouvement et retombait sur l’ouverture de l’horrible gouffre. Alors tous les flambeaux s’éteignirent à la fois, et je restai dans les ténèbres au milieu d’un silence si profond que j’entendais distinctement les battements de mon coeur...
Dès que je fus un peu remis de cette horrible scène, je voulus sortir de la caverne, jurant que si je parvenais à rejoindre mes camarades, je reviendrais exterminer les abominables hôtes de ces lieux, hommes et serpents.
Il s’agissait de trouver son chemin; j’avais fait, à ce que je croyais, une centaine de pas dans l’intérieur de la caverne, ayant le mur de rocher à ma droite.
Je fis demi-tour, mais je n’aperçus aucune lumière qui indiquât l’ouverture du souterrain; mais il ne s’étendait pas en ligne droite, et d’ailleurs j’avais toujours monté depuis le bord de la rivière; de ma main gauche je tâtais le rocher, de la droite je tenais mon sabre et sondais le terrain, avançant lentement et avec précaution. Pendant un quart d’heure, vingt minutes... une demi-heure peut-être, je marchai sans trouver l’entrée.
L’inquiétude me prit. Me serais-je engagé sans m’en apercevoir dans quelque galerie latérale au lieu de revenir par le chemin que j’avais suivi d’abord ?...
J’avançais toujours, tâtant le rocher, lorsqu’au lieu du froid de la pierre je sentis une tapisserie qui, cédant sous ma main, laissa échapper un rayon de lumière. Redoublant de précaution, j’écartai sans bruit la tapisserie et me trouvai dans un petit couloir qui donnait dans une chambre fort éclairée dont la porte était ouverte. Je vis que cette chambre était tendue d’une étoffe à fleurs de soie et d’or. Je distinguai un tapis de Turquie, un bout de divan en velours. Sur le tapis il y avait un narguileh d’argent et des cassolettes. Bref, un appartement somptueusement meublé dans le goût arabe.
Je m’approchai à pas de loup jusqu’à la porte. Une jeune femme était accroupie sur ce divan, près duquel était posée une petite table basse en marqueterie, supportant un grand plateau de vermeil chargé de tasses, de flacons et de bouquets de fleurs.
En entrant dans ce boudoir souterrain, on se sentait enivré de je ne sais quel parfum délicieux.
Tout respirait la volupté dans ce réduit; partout je voyais briller de l’or, de riches étoffes, des fleurs rares et des couleurs variées. D’abord la jeune femme ne m’aperçut pas; elle penchait la tête et d’un air pensif roulait entre ses doigts les grains d’ambre jaune d’un long chapelet. C’était une vraie beauté. Ses traits ressemblaient à ceux de la malheureuse enfant que je venais de voir, mais plus formés, plus réguliers, plus voluptueux. Noire comme l’aile d’un corbeau, sa chevelure, «Longue comme un manteau de roi», s’étalait sur ses épaules, sur le divan et jusque sur le tapis à ses pieds. Une chemise de soie transparente, à larges raies, laissait deviner des bras et une gorge admirables. Une veste de velours soutachée d’or serrait sa taille, et de ses pantalons courts en satin bleu sortait un pied merveilleusement petit, auquel était suspendue une babouche dorée qu’elle faisait danser d’un mouvement capricieux et plein de grâce.
Mes bottes craquèrent, elle releva la tête et m’aperçut.
Sans se déranger, sans montrer la moindre surprise de voir entrer chez elle un étranger le sabre à la main, elle frappa dans ses mains avec joie et me fit signe d’approcher. Je la saluai en portant la main à mon coeur et à ma tête pour lui montrer que j’étais au fait de l’étiquette musulmane. Elle me sourit, et de ses deux mains écarta ses cheveux qui couvraient le divan; c’était me dire de prendre place à côté d’elle. Je crus que tous les parfums de l’Arabie sortaient de ces beaux cheveux.
D’un air modeste, je m’assis à l’extrémité du divan en me promettant bien de me rapprocher tout à l’heure. Elle prit une tasse sur le plateau et, la tenant par sa soucoupe en filigrane, elle y versa une mousse de café et, après l’avoir effleurée de ses lèvres, elle me la présenta :
— Ah ! Roumi, Roumi !... dit-elle...
— Est-ce que nous ne tuons pas le ver (5), mon lieutenant ?...
À ces mots, j’ouvris les yeux comme des portes cochères. Cette jeune femme avait des moustaches énormes, c’était le vrai portrait du maréchal des logis Wagner... En effet, Wagner était debout devant moi et me présentait une tasse de café, tandis que, couché sur le cou de mon cheval, je le regardais tout ébaubi.
— Il paraît que nous avons pioncé tout de même, mon lieutenant. Nous voilà au gué et le café est bouillant.