Prosper Mérimée
Correspondance Genre de texte Contexte
Ce rêve qui avorte dans un effondrement spectaculaire peut être vu comme une répression du désir. En cela, il est similaire à la façon dont le narrateur de Djoûmane est tiré de son rêve par l’intervention intempestive du maréchal de logis.
L'Espagne joue un rôle de premier plan dans l'imaginaire de Mérimée, qui est notamment l'auteur de Carmen. Notes Texte témoin
Lettres
Ce rêve est raconté dans une lettre à Jenny Dacquin datée du mois d'octobre 1832, alors que Mérimée vient d'avoir 29 ans. Il a commencé, en juillet de la même année, à écrire à cette jeune femme qui vit à Londres. En septembre il apprend qu'elle doit bientôt se marier. Il la rencontrera toutefois pour la première fois en janvier 1833 et continuera à correspondre avec elle jusqu'à sa mort. Un recueil de ses lettres sera publié en 1873 sous le titre Lettres à une inconnue.
(1) Dans la lettre précédente, Mérimée a parlé à son amie d’une femme qu’il aime et qu’il a comparée à un diamant, mais dont il estime ensuite qu'elle n'est qu'une pierre fausse. Enchaînant sur cette métaphore, Jenny écrira par la suite à Mérimée qu'elle ne veut pas être un «diamant de la couronne».
Correspondance générale, Texte établi et annoté par Maurice Parturier, Paris, Le Divan, tome 1, 1941, p. 191-2.
Un mur s’écroule
Mon cher ami féminin,
Nous devenons fort tendres. Vous me dites: Amigo de mi alma; ce qui est fort joli dans une bouche féminine. Votre lettre ne me donne pas de nouvelles de votre santé. Vous me disiez dans l’avant-dernière lettre que mon ami féminin était malade, et vous auriez dû savoir que j’en étais en peine. Ayez plus d’exactitude à l’avenir. C’est bien à vous à vous plaindre de mes réticences, vous qui êtes le mystère incarné! Que voulez-vous de plus sur l’histoire du diamant(1), si ce n’est son nom? Des détails peut-être; mais ils seraient ennuyeux à écrire, et ils vous amuseront peut-être un jour que nous ne trouverons rien à nous dire, assis face à face, chacun dans un fauteuil au coin du feu.
Écoutez le rêve que j’ai fait il y a deux nuits, et, si vous êtes sincère, interprétez-le. Methought que nous étions tous les deux à Valence, dans un beau jardin avec force oranges, grenades, etc. Vous étiez assise sur un banc adossé à une haie. En face était un mur de quelque six pieds qui séparait le jardin d’un jardin voisin beaucoup plus bas. Moi, j’étais en face de vous, et nous causions en valencien, à ce qu’il me semblait. — Nota bene que je n’entends le valencien qu’avec beaucoup de peine. Quelle diable de langue parle-t-on en rêve quand on parle une langue qu’on ne sait pas? Par désœuvrement, et comme c’est mon habitude, je montai sur une pierre et je regardai dans le jardin d’en bas. Il y avait un banc adossé contre le mur, et sur ce banc une espèce de jardinier valencien et mon diamant écoutant le jardinier, qui jouait de la guitare. Cette vue me mit à l’instant de très-mauvaise humeur, mais je n’en montrai rien d’abord. Le diamant leva la tête, me vit avec surprise, mais ne bougea pas et ne parut pas autrement déconcerté. Après quelque temps, je descendis de ma pierre et je vous dis, de l’air du monde le plus naturel et sans vous parler du diamant, que nous pouvions faire une excellente plaisanterie qui serait de jeter une grosse pierre par-dessus la crête du mur. Cette pierre était fort lourde. Vous fûtes très-empressée à m’aider, et, sans me faire de questions (ce qui n’est pas naturel), à force de pousser, nous parvînmes à poser la pierre sur le haut du mur et nous nous apprêtions à la précipiter, lorsque le mur lui-même céda, s’écroula, et nous tombâmes tous les deux avec la pierre et les débris du mur. J’ignore la suite, car je me réveillai. Pour vous faire mieux comprendre la scène, je vous envoie un dessin. Je n’ai pu voir la figure du jardinier, dont j’enrage.