Julien Green

Minuit

France   1936

Genre de texte
roman

Contexte
Troisième partie, milieu du chapitre 11.

La mère d'Élisabeth s'est suicidée dans un champ par amour pour un homme. Le petite fille est recueillie tout d'abord par ses tantes qui ne l'aiment pas ni ne la considèrent. C'est Rose, celle qui semble la plus raisonnable et la plus sensée qui la prend sous son aile mais ce n'est guère pour longtemps. Le premier soir, après l'avoir obligée à se coucher dans une chambre à débarras sans aucune lumière, Élisabeth fait un cauchemar : elle assiste à son propre enterrement. Se réveillant en sursaut, elle décide de sortir de la chambre car elle a entendu un bruit. Quelle n'est pas sa surprise lorsqu'elle aperçoit sa tante en train de laver frénétiquement le plancher de sa cuisine en parlant à son mari et ses enfants décédés. C'est à ce moment qu'elle décide de s'enfuir. Pendant quelques années, elle prend se réfugie chez monsieur Lerat, un homme qu'elle a rencontré le soir de son évasion mais à la mort de ce dernier, on l'envoie à Fontfroide, une prétendue maison d'enseignement qui appartient à monsieur Edme, l'ancien amant de sa mère. C'est au cours de la dernière soirée d'Élisabeth dans cette demeure que le propriétaire raconte ce rêve qu'il a fait plusieurs années auparavant.

Notes
* Comme l'indique Jacques Petit, « un petit étang dont l'eau noire reflétait la lune » rappelle la rêverie où Élisabeth se voyait au bord d'un étang et se regardait dans ses eaux noires (cf. p. 462 de son édition) » (p. 595, n. 1).

Texte témoin
Julien Green, Minuit, Paris, Librairie Plon, 1936, p. 280-284.

Édition originale
Julien Green, Minuit, Paris, Plon (coll. « La Palatine »), 1936.

Édition critique
Julien Green, OEuvres complètes, Minuit, éd. Jacques Petit, vol. 2, Paris, Gallimard (coll. « Bibliothèque de la Pléiade »), 1972, p. 594-597.

Bibliographie
BRUDO, Annie, Rêve et fantastique chez Julien Green, Paris, Presses universitaires de France, 1995, p. 138-176.

DERIVIÈRE, Philippe, Julien Green : les chemins de l'errance, Bruxelles, Éditions Talus d'approche, coll. « Essais », 1994, p. 116-136.

FIELD, Trevor, « The litterary significance of dreams in the novels of Julien Green », Modern Language Review, Cambridge, 1980, no. 75, p. 291-300, notamment p. 294.




Rêve et raisonnement

La foi dans l'illusion

-- Mes amis, dit tout à coup M. Edme, je vais vous raconter un rêve que j'ai fait, il y a des années. Dans ce rêve, je me trouvais à peu près là où nous sommes, mais à une époque si lointaine que je ne saurais la situer. En tous cas, Fontfroide ne s'élevait pas encore. Je savais pourtant qu'elle existerait un jour, car j'en gardais le souvenir, mais par une espèce de jeu d'optique du rêve, ma mémoire, en cette circonstance, jouait le rôle de l'intuition.

« Passée la première émotion de me sentir si loin dans le temps sans avoir changé de place, je regardai à mes pieds et vis un petit étang dont l'eau noire reflétait la lune *. Alentour, de grands ombrages froissaient leurs branches dans le vent et j'écoutai avec étonnement ce bruit familier. Il me semblait, en effet, qu'à plusieurs siècles en arrière, tout dût changer de quelque façon. Je ramassai de la terre pour la sentir; je cueillis une touffe de menthe dont je respirai le parfum. Quand je fus quelque peu rassuré, je fis le tour de l'étang et m'aventurai dans les bois, mais sans hâte, et de temps en temps je regardais derrière moi pour m'assurer que j'étais bien seul et que personne ne s'avisait de me suivre, car une pensée troublante naissait en moi, qui jusque là ne s'était jamais fait jour dans mon cerveau, c'est que nous ne savons jamais au juste ce qui se passe derrière nous. Le soupçon me prit que les branches ne craquaient pas toutes sous mes pieds et, pour éclaircir mes doutes, je rebroussai chemin, mais ne vis personne.

« Revenu à mon point de départ, je décidai de me promener autour de la maison en rasant les murs. Sans doute, cette maison n'existait que dans ma mémoire ou, si vous aimez mieux, dans mon imagination, sinon la mémoire de ce qui ne s'est pas encore produit ? Je longeai donc les murailles de Fontfroide comme si elles se fussent dressées tout de bon au-dessus de moi, et le passé, le présent, l'avenir se brouillaient si merveilleusement dans ma tête qu'en palpant l'air vide je croyais sentir sous ma paume une surface fraîche et rugueuse. Quel réconfort dans cette solitude ! Il semblait que la grande maison me protégeât, qu'elle étendît sur moi son ombre comme une aile.

« Je passai sous les fenêtres qui regardent au nord. À ma droite, l'étang frissonnait sous la brise. Des halliers, à ma gauche, formaient une masse confuse et sinistre où la lune jetait des reflets métalliques, mais là où s'élevaient les murs de la demeure immatérielle, pas une ronce n'entravait mes pas. J'allais toujours, non plus effrayé, mais curieux. Je crois même que je me suis mis à courir, tant il me tardait d'arriver à la porte. Parvenu au redan que forme la tourelle, je levai les yeux vers le faîte de notre maison et pendant un moment il me sembla qu'ils distinguaient quelque chose. Je regardai plus attentivement et crus me tromper; mais non : ni tout à fait visible, ni tout à fait cachée, c'était Fontfroide. Elle brillait doucement comme un château de verre enveloppé de brume. Comme le verre aussi, ses parois vaguement transparentes laissaient plonger les regards à l'intérieur des pièces et le long des galeries; on devinait même la forme élancée des charmes et des frênes qui bordaient la maison de l'autre côté.

« Étonné au dernier point, je me crus d'abord la victime des prestiges d'un magicien et mis en doute le témoignage de mes sens. « Pour me convaincre moi-même, pensai-je, il faudrait que je pusse entrer dans cette maison qui, à la fois existe et n'existe pas. Car si elle la touche, ma main n'éprouve qu'une résistance illusoire et passerait aisément à travers ces murs sans l'appréhension de quelque malheur qui fait que je la retiens. Et mes yeux voient, ou croient voir, des pierres, des fenêtres, des ardoises et des cheminées, mais indistinctement et comme si quelque accident leur brouillait la vue. Néanmoins cherchons la porte ». Je la trouvai à sa place ordinaire et, le coeur battant, je l'ouvris.

-- Mon Dieu ! fit Cornélie à mi-voix.

-- Sur le seuil, un doute me vint. Mes amis, dans un cas semblable il est périlleux de douter. Celui qui veut marcher dans le vide doit s'assurer d'abord qu'il ne croit pas au vide. Quoi qu'il en soit, je m'arrêtai sur le seuil de la demeure miraculeuse et regardai l'étang à mes pieds, car la maison s'élevait exactement au-dessus de cette eau noire où ne se mirait que la lune. Ma raison me fit observer qu'en avançant d'un pas, je risquais de me noyer. Et pourtant, mes amis, j'avais la main sur un bouton de la porte. Ici, je remarquai un phénomène étrange, c'est que chaque fois que la raison me parlait, ce bouton de porte s'évanouissait entre mes doigts, mais chaque fois que je pensais vraiment le tenir, je le tenais. Après avoir balancé quelque peu, j'adoptai le parti de fermer les yeux et de faire ce pas décisif.

« Avec quel ravissement je sentis sous mes pieds le pavé du vestibule ! Oui, je marchais sur du solide. Sans crainte, j'allais et venais d'une porte à l'autre, la tête légère comme si j'avais bu du vin fort. Si jamais j'avais pu croire que la maison n'existait pas ailleurs que dans mon esprit, je trouvais à présent cette opinion extravagante et, par bravade, je frappai du talon la pierre que mon regard ne parvenait plus à percer, car tout était devenu opaque autour de moi, sol, murs et plafonds.

« À vrai dire, j'hésitai un peu à gagner les étages supérieurs, mais l'escalier paraissait de si bonne foi que je finis par m'y risquer. Me voilà donc, errant de pièce en pièce entre ces murs que je frappais du plat de la main pour m'assurer que je ne rêvais pas. Sans doute voudriez-vous savoir en quoi cette maison différait de celle qui nous abrite aujourd'hui. Sachez donc qu'elle était toute blanche. De longues tables studieuses, des chaises droites, soulignaient plutôt qu'elles ne lui ôtaient cet air de nudité monacale qui plaît tant à certaines âmes. Rien d'inutile ne venait flatter ou agacer la vue. En traversant ces grandes pièces vides où résonnait le bruit de mes pas, je me sentis pénétré d'une joie si douce que les mots n'en pourraient donner qu'une idée imparfaite. Il me semblait qu'ici je devenais meilleur et plus intelligent, et que l'air dont s'emplissait ma poitrine nourrissait mon cerveau d'un élément subtil et magique. Beaucoup de choses que je n'avais pas comprises jusqu'alors me parurent tout à coup d'une simplicité admirable. Plus aucun désir ne m'agitait. Le doute, les regrets, la tristesse me quittèrent, et cette incertitude de ce que nous sommes. Mes amis, si je me rappelais tout ce que j'ai appris dans cette maison, je serais le plus savant et le plus utile des hommes. Malheureusement, le souvenir de cette science aussi précieuse que la vie même me fut ravi à mon réveil, de même qu'on arrache à un voleur le butin qu'il emportait. Comme un voleur en effet, je m'étais glissé jusque dans cette région d'ordinaire inaccessible, protégée par des Himalayas de désespoir, et qui pourtant n'est ailleurs qu'au dedans de nous-mêmes ».

Texte sous droits.

Page d'accueil

- +