Joris-Karl Huysmans

« Les similitudes »

France   1886

Genre de texte
poème en prose

Contexte
Dernière pièce du recueil dans la seconde édition : septième partie, troisième et dernier chapitre.

Croquis parisiens est un recueil de plusieurs tableaux poétiques portant sur différents sujets que l'on peut observer dans la capitale française. Que ce soit des paysages, des gens qu'on y croise ou des rêves, le narrateur en dresse des portraits plutôt brefs et originaux. « Les Similitudes » se situent à la toute fin du recueil.

Notes
Comme dans le cas de « Cauchemar », ce poème en prose des Croquis parisiens est une rêverie sur le rêve. Toutefois, faute d'édition critique, nous ne connaissons pas encore l'édition originale du texte, ni son sujet.

Texte témoin
Joris-Karl Huysmans, OEuvres complètes : Croquis parisiens,vol. 8, Paris, Les éditions G. Crès et Cie, 1928, p.171-176.

Édition originale
Joris-Karl Huysmans, Croquis parisiens, seconde édition, Paris, Vaton, 1886.

Édition courante : Joris-Karl Huysmans, Croquis parisiens, Paris, Union générale d'éditions (coll. « 10/18 »), 1976, p. 439-443.

Bibliographie
Canovas Frédéric Canovas, « Onirocritique : écriture du rêve et critique d'art chez J.-K. Huysmans » dans Narratologie du récit de rêve dans la prose française de Charles Nodier à Julien Gracq, thèse de doctorat inédite, University of Oregon, Department of Romance Languages, 1992, X-271 p.




Visions colorées

Fantasmagories

à Théodore Hannon.

Les tentures se soulevèrent et les étranges beautés qui se pressaient derrière le rideau s'avancèrent vers moi, les unes à la suite des autres.

Ce furent d'abord des tiédeurs vagues, des vapeurs mourantes d'héliotrope et d'iris, de verveine et de réséda qui me pénétrèrent avec ce charme si bizarrement plaintif des ciels nébuleux d'automne, des blancheurs phosphoriques des lunes dans leur plein, et des femmes aux figures indécises, aux contours flottants, aux cheveux d'un blond de cendre, au teint rosé bleuâtre des hortensias, aux jupes irisées de lueurs qui s'effacent, s'avancèrent, tout embaumées, et se fondirent dans ces teintes dolentes des vieilles soies, dans ces relents apaisés et comme assoupis des vieilles poudres enfermées, durant de longues années, loin du jour, dans les tiroirs de commodes à ventre.

Puis la vision s'envola et une odeur fine de bergamote et de frangipane, de moos-rose et de chypre, de maréchale et de foin qui traînait çà et là, mettant comme une de ces touches sensuelles de Fragonard, un papillotage de rose dans ce concert de fadeurs exquises, jaillit, pimpante, énamourée, cheveux poudrés de neige, yeux caressants et lutins, grands falbalas couleur d'azur et de fleur de pêcher, puis s'effaça peu à peu et s'évanouit complètement.

A la maréchale, au foin, à l'héliotrope, à l'iris, à toute cette palette de nuances lascives ou calmées, succédèrent des tons plus vifs, des couleurs enhardies, des odeurs fortes: le santal, le havane, le magnolia, les parfums des créoles et des noires.

Après les fluides légers, les glacis vaporeux, les senteurs caressantes et ensommeillées; après les roses affaiblis et les bleus mourants, après les surjets de couleurs et les réveillons des tropiques, crièrent bêtement les rabâcheries vulgaires: lourdeur des ocres, pesanteur des gros verts, épaisseur des bruns, tristesse des gris, bleuissement noir des ardoises; et de lourds effluves de seringat, de jacinthe, de portugal, rirent de toute leur face béatement radieuse, de toute leur face de beautés banales aux cheveux noirs et pommadés, aux joues laquées de rouge et plâtrées de talc, aux jupes tombant sans grâce, le long de corps veules et gras. Puis vinrent des apparitions spectrales, des enfantements de cauchemars, des hantises d'hallucination, se détachant sur des fonds impétueux, sur des fonds de vert-de-gris sulfuré, nageant dans des brumes de pistache, dans des bleus de phosphore, des beautés affolées et mornes, trempant leurs appas étranges dans la sourde tristesse des violets, dans l'amertume brûlante des orangés, des femmes d'Edgar Poe et de Baudelaire, des poses tourmentées, des lèvres cruellement saignantes, des yeux battus, par d'ardentes nostalgies, agrandis par des joies surhumaines, des Gorgones, des Titanides, des femmes extra-terrestres, laissant couler de leurs jupes fastueuses des parfums innommés, des souffles d'alanguissement et de fureur qui serrent les tempes, déroutent et culbutent la raison mieux que la vapeur des chanvres, des figures du grand maître moderne, d'Eugène Delacroix.

Ces évocations d'un autre monde, ces embrasements sauvages, ces tonalités crépusculaires, ces émanations surexcitées disparurent à leur tour et un hallali de couleurs éclata, prestigieux, inouï.

Un ruissellement d'étincelles de pourpre, une fanfare de senteurs décuplées et portées à leur densité suprême, une marche triomphale, un éblouissement d'apothéose parurent dans le cadre de la porte et des filles étalant sur leurs jupes somptueuses toute la fougue, toute la magnificence, toute l'exaltation des rouges, depuis le sang carminé des laques jusqu'aux flambes du capucine, jusqu'aux splendeurs glorieuses des saturnes et des cinabres, tout le faste, tout le rutilement, tout l'éclat des jaunes, depuis les chromes pâlis jusqu'aux gommes-guttes, aux jaunes de mars, aux ocres d'or, aux cadmium, s'avancèrent, chairs purpurines et débordées, crinières rousses et sablées de poudre d'or, lèvres voraces, yeux en braises, soufflant des haleines furieuses de patchouli et d'ambre, de musc et d'opopanax, des haleines terrifiantes, des lourdeurs de serres chaudes, des allégro, des cris, des autodafés, des fournaises de rouge et de jaune, des incendies de couleurs et de parfums.

Puis tout s'effaça, et alors les couleurs primordiales: le jaune, le rouge, le bleu, les parfums pères des odeurs composées: le musc tonkin, la tubéreuse, l'ambre, parurent et s'unirent devant moi en un long baiser.

A mesure que les lèvres se touchaient, les tons faiblissaient, les senteurs se mouraient; comme les phénix qui renaissent de leurs cendres, ils allaient revivre sous une autre forme, sous la forme des teintes dérivées, des parfums originaires.

Au rouge et au jaune succéda l'orange; au jaune et au bleu, le vert; au rose et au bleu, le violet; les non-couleurs même, le noir et le blanc parurent à leur tour et de leurs bras enlacés tomba lourdement la couleur grise, une grosse pataude qu'un baiser rapide du bleu dégrossit et affina en une Cydalise rêveuse: la teinte de gris-perle.

Et de même que les tons se fondaient et renaissaient différents, les essences se mêlèrent, perdant leur origine propre, se transformant suivant la vivacité ou la langueur des caresses en des descendances multiples ou rares: maréchale, à base de musc, d'ambre, de tubéreuse, de cassie, de jasmin et d'orange; frangipane extraite de la bergamote et de la vanille, du safran et des baumes de musc et d'ambre; jockey-club issu de l'accouplement de la tubéreuse et de l'orange, de la mousseline et de l'iris, de la lavande et du miel.

Et d'autres... d'autres... nuances du lilas et du soufre, du saumon et du brun pâle, des laques et des cobalts verts, d'autres... d'autres... le bouquet, la mousseline, le nard, éclataient et fumaient à l'infini, claires, foncées, subtiles, lourdes.

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Je me réveillai - plus rien. - Seule, au pied de mon lit, Icarée, ma chatte, avait relevé son cuissot de droite et léchait avec sa langue de rose sa robe de poils roux.

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