E.T.A. Hoffmann

Contes

Allemagne   1815

Genre de texte
Conte

Contexte
Le narrateur a rencontré dans un parc de Berlin un personnage original avec lequel il se met à parler musique. Il découvrira à la fin qu’il s’agit du fameux compositeur Gluck.

Notes
Alcine : château du Roland furieux d’Arioste. Ce château est aussi évoqué dans le conte du Conseiller Krespel.

Hoffmann n’était pas seulement écrivain, mais aussi un musicien accompli qui a composé plusieurs opéras. Cela explique la place que tient la musique dans ses écrits et jusque dans ses rêves. Le conte intitulé «Don Juan» est tout entier le récit d’un rêve où le narrateur assiste à une représentation du fameux opéra de Mozart et est fasciné par Dona Anna.

Texte témoin
«Le Chevalier Gluck». Traduction d’Alzir Hella et d’Olivier Bournac (1929) revue par Albert Béguin. Contes. Fantaisies à la manière de Callot, Gallimard, Folio, p. 29-32.




Rêves de Gluck

Le royaume des rêves

Ah! comment indiquer seulement les mille manières dont on arrive à la composition? C’est une large route royale où tous s’exercent, poussent des clameurs d’allégresse et s’écrient: «Nous sommes initiés, nous sommes au but ...» Mais c’est par la porte d’ivoire qu’on entre dans le royaume des rêves; peu la voient, cette porte, et encore moins nombreux sont ceux qui la franchissent. Ici, tout semble étrange. D’extravagants personnages passent çà et là d’un pas léger, mais ils ont du caractère, l’un plus que l’autre. On ne les aperçoit pas sur la grande route: ce n’est que derrière la porte d’ivoire qu’on peut les trouver. Il est difficile de sortir de ce royaume: comme devant le château d’Alcine, les monstres barrent le chemin; cela tourne et tourbillonne... Beaucoup se perdent à rêver, dans ce royaume des rêves... Ils se dissolvent dans le rêve... Ils ne projettent plus aucune ombre, autrement ils s’apercevraient à leur ombre du rayon de lumière qui parcourt ce monde. Très peu seulement s’arrachent au rêve, se redressent, traversent le royaume des songes, et atteignent la Vérité. C’est le moment suprême: c’est le contact avec l’Éternel, l’Ineffable. Contemplez le soleil: c’est l’accord parfait, dont les trois accords, comme des étoiles, fondent sur vous pour vous envelopper de leurs fils de feu. Vous êtes là comme une chrysalide enfermée dans la flamme, jusqu’à ce que votre âme monte au soleil d’un vol rapide.»

A ces mots, il se leva brusquement, les regards et les bras au ciel. Puis il se rassit et vida précipitamment le verre que je lui avais rempli. Il se fit un silence que je ne voulais pas rompre pour ne pas distraire de ses pensées cet homme extraordinaire. Enfin il continua, plus calme: «Lorsque j’étais dans le royaume des rêves, mille angoisses, mille douleurs me torturèrent. Il faisait nuit et j’étais épouvanté par les fantômes ricanants des monstres qui se précipitaient sur moi et qui tantôt me jetaient dans les abîmes de la mer, tantôt m’emportaient bien haut dans les airs. Puis des éclairs traversèrent les ténèbres et ces éclairs étaient des sons qui m’enveloppaient de leur pureté délicieuse. Je sortis alors de mes souffrances et je vis un œil énorme et vif qui fixait son regard sur un orgue; aussitôt, des sons en sortaient, qui scintillaient et s’enlaçaient en de magnifiques accords, tels que je n’en aurais jamais imaginé. Les mélodies coulaient à flots de toutes parts, je nageais dans ce courant, et j’étais sur le point de m’y engloutir quand l’œil me regarda et me retint au-dessus des ondes mugissantes. La nuit revint et deux colosses couverts d’armes étincelantes s’avancèrent vers moi: la tonique et la quinte. Ils m’enlevèrent, mais l’œil sourit et me dit: «Je sais qu’un ardent désir remplit ton âme; la douce et tendre adolescente qu’est la tierce va se placer entre ces deux colosses, tu entendras sa voix suave, tu me reverras et mes mélodies seront tiennes.»

L’homme s’arrêta.

«Et vous revîtes l’œil?

— Oui, je l’ai revu. Des années durant, je soupirai dans le royaume des rêves ... et tenez ... oui, tenez ... Un jour, j’étais assis dans une magnifique vallée et j’écoutais les fleurs chanter en chœur. Seul un tournesol se taisait et penchait tristement vers la terre son calice fermé. Des fils invisibles m’attiraient à lui. Il leva la tête ... Le calice s’ouvrit... et l’œil brilla vers moi. Alors de ma tête les sons jaillirent, tels des éclairs, vers les fleurs qui les absorbèrent avidement. Les feuilles du tournesol devinrent de plus en plus grandes. Des rayons de feu sortirent d’elles à flots ... ils m’enveloppèrent et l’œil et moi nous disparûmes dans le calice»

Sur ces derniers mots il bondit de son siège et sortit précipitamment de la salle, d’un pas rapide et juvénile. J’attendis en vain son retour.

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