George Sand

Le Marquis de Villemer

France   1864

Genre de texte
roman

Contexte
Le rêve se situe au chapitre V du livre qui en compte XXVI.

Caroline de Saint-Genoix est engagée par la marquise de Villemer comme dame de compagnie. Elle entend dire de Gaëtan, duc d’Aléria et fils aîné de la marquise, qu’il a ruiné sa famille et qu’il a tous les vices. Un soir, à table, le marquis de Villemer, le frère du duc, fait l’éloge du duc avec qui il vient de se réconcilier. Apercevant le regard et le sourire incrédule de Caroline, le duc la soupçonne d’avoir une mauvaise opinion de lui. Pour se défendre, Caroline lui demande d’expliquer ce qui motive ce soupçon. Il raconte alors leur première rencontre qui a eu lieu deux jours auparavant. À ce moment, le duc, épuisé, venait de rentrer et, après s’être enivré, il était allé s’étendre dans le salon.

Notes
Maritornes: servantes rustiques, opposées ici aux «princesses d’éventail».

Bobèches: disques légèrement concaves destinés à recueillir la cire des bougies. [Notes de l’édition consultée]

Texte témoin
Meylan, Éd. de l’aurore, 1988, p. 71-73.




Le rêve de Gaëtan

Caroline, reine et bergère

— […] Avant-hier, je me trouvais seul dans votre salon en vous attendant, chère maman. Je rêvassais dans un coin, et, me trouvant fort bien assis sur une de vos causeuses, — j’avais ménagé le matin un cheval enragé, j’étais las comme un bœuf— , je pensais à la destinée des sièges capitonnés en général, absolument comme mademoiselle de Saint-Geneix pensait tout à l’heure à celle des carafes de Bohême, et je me disais : « Comme ces canapés et ces fauteuils seraient étonnés de se trouver dans une écurie ou dans une étable! Et comme les belles dames en robes de satin qui vont venir ici tout à l’heure seraient troublées si, à la place de ces bons sièges, elles ne trouvaient ici que de la litière! ». […] J'étais rêveur, j'en conviens, mais nullement abruti. Au contraire, j'eus des visions poétiques. De la litière répandue par mon imagination sur le parquet, je vis s'élever mille figures bizarres. Il n'y avait que des femmes, les unes parées comme pour un bal de l'ancienne cour, les autres comme pour une kermesse flamande; les premières, embarrassées de leurs paniers et de leurs dentelles sur cette paille fraîche qui gênait leurs pas et qui écorchait leurs jolis pieds; les autres, court vêtues, chargées de gros sabots qui piétinaient hardiment le fourrage, et celles-ci riaient jusqu'aux oreilles de la figure des autres. De ce côté du tableau, c'était, comme on l'a dit des toiles de Rubens, la fête de la chair. De larges mains, des joues vermeilles, des épaules puissantes, des nez bien apparents sur des faces épanouies, toujours des yeux admirables et des appâts capitonnés comme vos fauteuils, lesquels avaient subi cette transformation magique. Je ne peux pas m'expliquer autrement le point de départ de mon hallucination. Ces splendides maritornes* s'en donnaient à coeur joie, sautaient et retombaient d'un poids à faire vibrer les bobèches* des candélabres, quelques-unes roulant sur la paille et se relevant avec des épis vidés dans leurs cheveux d'or rougi. En face d'elles, les princesses d'éventail essayaient une danse décente sans pouvoir en venir à bout. Les brins de paille se dressaient contre les falbalas, la chaleur de l'atmosphère faisait tomber le fard, la poudre ruisselait sur les épaules et accusait la maigreur des contours; une angoisse mortelle se peignait dans leurs yeux expressifs. évidemment elles redoutaient l'apparition du soleil sur leurs charmes de contrebande, et voyaient avec fureur la réalité de la vie prête à triompher devant elles.
— Ah çà! mon fils, dit la marquise, où voulez-vous en venir, et que signifie tout cela? Avez-vous entrepris le panégyrique de la virago?
— Je n'ai rien entrepris du tout, répondit le duc, je raconte. Je n'invente rien. J'étais sous l'empire de la vision, et je ne sais pas du tout à quelles réflexions elle m'aurait amené, lorsque j'entendis une voix de femme qui chantait tout près de moi... Gaëtan chanta très agréablement les paroles rustiques dont il avait fidèlement retenu cet air, et Caroline se mit à rire en se rappelant qu'elle avait chanté ce refrain de son pays avant d'apercevoir le duc dans le salon.
Le duc continua : — Je m'éveillai alors, et mon rêve se dissipa complètement. Il n'y avait plus de paille sur le parquet; les sièges rebondis à jambes de bois n'étaient plus des filles de basse-cour en sabots; les candélabres élancés, plantés sur les potiches ventrues, n'étaient plus des femmes maigres en paniers. J'étais bien seul dans l'appartement éclairé, et j'avais bien ma connaissance; mais j'entendais chanter un air villageois d'une façon toute rustique, toute vraie, toute charmante, avec une fraîcheur de timbre, dont, à coup sûr, le mien n'a pu vous donner aucune idée. « Tiens! m'écriai-je intérieurement, une paysanne! une paysanne dans le salon de ma mère! » Je me tins coi, sans souffler, et la paysanne m'apparut. Elle passa deux fois devant moi, sans me voir, marchant vite et me frôlant presque de sa robe de soie gris de perle.
— Ah çà! dit la marquise, c'était donc Caroline?
— C'était une inconnue, reprit le duc, une singulière paysanne, vous en conviendrez, car elle était habillée comme une personne modeste et du meilleur monde. Elle n'était coiffée que de ses cheveux d'ambre, une auréole superbe, et ne montrait ni son bras ni son épaule; mais je voyais son cou de neige et sa main mignonne, son pied aussi, car elle n'avait pas de sabots.
Caroline, un peu ennuyée de la description de sa personne dans la bouche du Lovelace émérite, regarda le marquis comme pour protester. Elle fut surprise de trouver une certaine anxiété sur sa figure, et il évita son regard avec une légère contraction du sourcil.
Le duc, à qui rien n'échappait, poursuivit :
— Cette adorable apparition me frappa d'autant plus qu’elle résumait à mes yeux les deux types de ma vision évanouie, c’est-à-dire qu’elle conservait de l’un et de l’autre tout ce qui en fait le mérite : la noblesse des lignes et la fraîcheur des tons, la délicatesse des traits et l'éclat de la santé. C’était une reine et une bergère dans la même personne.

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