Marcel Proust

Sodome et Gomorrhe

France   1922

Genre de texte
roman

Contexte
Cet extrait se situe à la fin du premier chapitre de Sodome et Gomorrhe II, « Les intermittences du cœur ».
Lors d'un second séjour à Balbec, Marcel voit se raviver le souvenir de sa grand-mère. Il se rappelle dans quelles circonstances fut prise la photographie faite par Saint-Loup et découvre que sa grand-mère avait été victime de plusieurs syncopes à ce même hôtel lors de leur premier séjour. Il en est bouleversé.

Texte témoin
Marcel Proust, À la Recherche du temps perdu, Paris, Gallimard, collection «Quarto», 1999, p. 1344.

Édition originale
Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe II, Paris, Gallimard, 1922.
Le début de Sodome et Gomorrhe II a paru sous le nom de «Jalousie» dans les Œuvres libres, en novembre 1921.




Marcel rêve de sa grand-mère II

Illusion complète de la vie

Le lendemain j'allai à la demande de maman m'étendre un peu sur le sable, ou plutôt dans les dunes, là où on est caché par leurs replis, et où je savais qu'Albertine et ses amies ne pourraient pas me trouver. Mes paupières, abaissées, ne laissaient passer qu'une seule lumière, toute rose, celle des parois intérieures des yeux. Puis elles se fermèrent tout à fait. Alors ma grand'mère m'apparut assise dans un fauteuil. Si faible, elle avait l'air de vivre moins qu'une autre personne. Pourtant je l'entendais respirer; parfois un signe montrait qu'elle avait compris ce que nous disions, mon père et moi. Mais j'avais beau l'embrasser, je ne pouvais pas arriver à éveiller un regard d'affection dans ses yeux, un peu de couleur sur ses joues. Absente d'elle-même, elle avait l'air de ne pas m'aimer, de ne pas me connaître, peut-être de ne pas me voir. Je ne pouvais deviner le secret de son indifférence, de son abattement, de son mécontentement silencieux. J'entraînai mon père à l'écart. «Tu vois tout de même, lui dis-je, il n'y a pas à dire, elle a saisi exactement chaque chose. C'est l'illusion complète de la vie. Si on pouvait faire venir ton cousin qui prétend que les morts ne vivent pas. Voilà plus d'un an qu'elle est morte et en somme elle vit toujours. Mais pourquoi ne veut-elle pas m'embrasser? — Regarde, sa pauvre tête retombe. — Mais elle voudrait aller aux Champs-Élysées tantôt. — C'est de la folie! — Vraiment, tu crois que cela pourrait lui faire mal, qu'elle pourrait mourir davantage? Il n'est pas possible qu'elle ne m'aime plus. J'aurai beau l'embrasser, est-ce qu'elle ne me sourira plus jamais? — Que veux-tu, les morts sont les morts».

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