Julien Green

Épaves

France   1932

Genre de texte
roman

Contexte
Ce premier rêve se situe environ au centre du roman, à la seconde partie (le roman en compte trois), au cinquième de ses huit chapitres.

Mariée depuis onze ans, Henriette n'aime pas son mari Philippe Cléry qui ne comprend pas qu'elle a une autre vie avec son amant Victor Tisserand, alors même qu'ils n'ont plus de vie amoureuse depuis la naissance de leur petite fille. Henriette charge sa soeur Éliane, qui vit avec eux et qui aime sans le savoir son beau-frère, de lui demander comme si c'était pour elle- même la forte somme de sept mille francs, qu'elle destine à son amant qui vit dans la pauvreté. Philippe vient de faire sans poser de question un chèque à sa belle-soeur. Celle-ci attend qu'il aille dormir avant de l'apporter à sa soeur dans sa chambre. Les deux soeurs ont parlé un moment, Henriette s'est endormie et sa soeur l'a couchée sans la réveiller.

Notes
Chambre basse: chambre qui a un plafond bas : Henriette vient en effet d'expliquer à sa sœur qu'elle n'aime pas les chambres comme la sienne, ayant des plafonds trop hauts, qu'elle préfère les pièces aux plafonds bas comme ceux de son enfance. Alors que sa soeur Éliane ne voit là que babillage qu'elle n'écoute plus, le lecteur comprend assez clairement que la remarque d'Henriette porte en fait sur sa vie avec Philippe, sa richesse, le regret de son enfance rue Monge, de sa pauvreté même.

Elle rêva : le rêve est porté au second degré, comme le signale Trevor Field, puisque Henriette ne s'est pas encore réveillée depuis le début de l'alinéa précédent.

Il : puisqu'à la phrase suivante la rêveuse revient implicitement à la chambre de son enfance, elle paraît donc se trouver ici dans l'appartement de son amant, Victor Tisserand, dont elle aime justement la pauvreté; le couple a été décrit plus haut, près du lit de cuivre, suggérant qu'Henriette d'y trouve, goûtant ensuite le plaisir, d'où le bonheur dont elle rêve maintenant (cf. la fin de la seconde section du chap. 3).

S'éveilla : ce second « réveil », véritable celui-là, marque la fin du rêve. L'alinéa qui suit, sans en être à proprement parler l'interprétation, oppose le désir d'être heureuse qui se trouve réalisé au coeur de ses rêves (et c'est ici le rêve dans le rêve) à sa vie qu'elle n'aime pas, où elle ne s'aime pas.

Chèque : Le chèque de sept mille francs que sa sœur a obtenu de son mari en le demandant pour elle et qu'Éliane vient de lui remettre avant qu'elle ne s'endorme.

Texte témoin
Julien Green, Épaves, Paris, Plon (coll. « La Palatine »), 1932, p. 142-144.

Édition originale
Julien Green, Épaves, Paris, Plon (coll. « La Palatine »), 1932, p. 142-144.

Édition critique
Julien Green, Œuvres complètes, éd. Jacques Petit, vol. 1, Paris, Gallimard (coll. « Bibliothèque de la pléiade »), 1972, « Épaves », p. x-y.

Bibliographie
FIELD, Trevor, « The litterary significance of dreams in the novels of Julien Green », Modern Language Review, Cambridge, 1980, no 75, p. 291-300, notamment p. 292-294.




Le rêve d'Henriette Cléry

Elle rêve d'un homme couleur de sable

La jeune femme rêva qu'elle se trouvait couchée dans une chambre basse *. Il y faisait sombre et frais, et son lit était placé de telle manière qu'elle pouvait surveiller la porte ouverte sans perdre de vue la fenêtre où battait une jalousie. Le long d'un des murs, six ou sept pieds de citronnier poussaient dans de grands vases de terre, et les fruits brillaient parmi le feuillage noir. Dans une pièce voisine, quelqu'un trempait dans l'eau un balai qu'il secouait ensuite sur le carrelage avec de grands coups violents qui déchiraient l'air, imitant le bruit d'une respiration haletante. De plus loin, de la rue, venaient des cris, des rires et des paroles prononcées dans une langue étrangère. Elle crut entendre des pas qui traversaient la cour et se souleva un peu pour écarter le rideau de mousseline drapé autour de son lit; personne n'entra cependant.

Elle se laissa retomber sur sa couche et rêva * qu'elle était heureuse. Près d'elle se tenait un homme dont le visage avait la couleur du sable; parfois il faisait mine de partir, alors elle lui saisissait la main et il souriait. À la fin il s'agenouillait tout près d'elle et elle sentait sur son ventre le poids de cette tête jaune qui roulait de côté et d'autre *. Tout à coup, elle s'éveillait et se retrouvait seule dans la chambre basse. La jalousie battait doucement et la porte demeurait ouverte grâce à un fauteuil de bois contourné que l'on avait mis contre le chambranle. Elle écouta. Il lui semble qu'on venait, mais elle se trompait. Il faisait beaucoup plus sombre. La pièce voisine était silencieuse à présent et même les bruits de la rue devenaient plus rares et plus lointains. Elle n'était plus heureuse, elle était inquiète, elle avait trop chaud. D'un geste brusque elle écarta le rideau de mousseline, voulut appeler... et s'éveilla *.

Sans doute avait-elle dormi assez longtemps; elle se retrouva dans le creux du grand fauteuil les jambes repliées sous elle, telle qu'Éliane l'avait installée avant de quitter cette pièce. Elle reconnut la main prudente de sa soeur dans la manière dont le pare-étincelles se déployait devant la cheminée, mais Henriette ne lui sut aucun gré de cette sollicitude. « Mon chèque *, pensa-t- elle, les paupière rouges de sommeil, où l'a-t-elle mis ? ». Elle le découvrit enfin, dissimulé à demi sous le pied d'un jolie petite lampe à quinquet et le saisit vivement. Une partie d'elle-même s'attardait encore dans le rêve de tout à l'heure et tâchait en vain d'y replonger, alors même que ses doigts accomplissaient le geste de prendre ce bout de papier et que ses yeux en lisaient le contenu. La vie revenait, de toutes parts, avec ses ennuis et ses chiffres et tout ce qu'Henriette reconnaissait en elle-même de dur et d'avide. Il lui semblait que, dans ses rêves, elle était meilleure, avec des ambitions plus modestes, et des infortunes, des déceptions qui la rendaient digne de sympathie, mais dès qu'elle s'éveillait — comment cela se fait-il ? — elle redevenait cette petite personne égoïste et capricieuse qu'elle voyait maintenant dans la glace, le regard un peu maussade sous les cheveux en désordre, et la bouche serrée.

Page d'accueil

- +