Michel Leiris

Fibrilles

France   1967

Genre de texte
Essai autobiographique

Contexte
Ce rêve se situe dans la première partie de l’essai, qui est divisé en quatre parties.

Ce livre est le troisième tome de la trilogie La règle du jeu dans laquelle l’auteur raconte ses souvenirs.

L’auteur fait quelques réflexions sur la Chine et relit ses fiches de travail sur ce sujet. Il fait alors un rêve qu’il raconte et qui l’amène à raconter d’autres rêves qu’il a faits précédemment. Il fait ensuite des réflexions sur les rêves.

Texte témoin
Paris : Gallimard, 1968, p. 45-61.




Un rêve-idéogramme

Un cheval au loin

Mais – alors que j’en étais à ce point de ma recension chinoise et comme si, perplexe, j’avais obscurément appelé une diversion – il y a, cette nuit même, un rêve qui s’est glissé et qui se propose à la façon d’un idéogramme que, d’urgence, il me faudrait décrypter. Un rêve (comme il en est souvent) cassé dès mon réveil en morceaux disparates et pas toujours immédiatement identifiables, mais dont je sais qu’à l’origine ils constituaient un même ensemble. Un rêve, bien sûr, avec des références à des événements de ma vie réelle (parfois évidentes, parfois délicates à démêler) ; avec des références aussi (plus imagées mais de sens non moins problématique) à un rêve passé que semble raccorder à un rêve encore plus ancien la fragile passerelle jetée de l’un à l’autre par un aspect de cette Montagne de l’Ouest vue au Yunnan – extrême pointe de mon voyage chinois – six mois après l’éclosion du second de ces rêves qu’un intervalle de presque treize ans sépare du premier, mais qui partage avec lui comme avec les autres maillons de cette chaîne un curieux air de famille.

Une paroi rocheuse à peu près verticale, qui est tantôt le balcon naturel auquel j’arrive après un long parcours et d’où je vois, se déroulant en bas, un spectacle fascinant, tantôt la haute façade dont je contemple, à la fin de ma course, les ornements grandioses avec un sentiment d’extase à quoi se mêle une angoisse qui n’est pas un simple vertige. Tel est l’élément commun à mes trois rêves irrégulièrement espacés, ainsi qu’à la promenade faite dans les environs de Kounming, au cours de l’une des journées obstinément pluvieuses que nous passâmes dans cette région où (selon notre amie Wang Yuen-chen, qu’affecta presque aux larmes la médiocrité de la vue que nous eûmes ainsi de son pays originel) nous devions rencontrer un éternel printemps.

Il vole sur l’étendue de la neige
et le voilà perle blanche...

Dans le rêve qui précéda de six mois mon passage au Yunnan et cette visite de temples dont l’un comportait un bâtiment consacré à la propagande marxiste-léniniste, j’apercevais – très bas au-dessous du site montagneux où je me trouvais et presque à la verticale – un cheval de couleur indéterminée, seul être que mes yeux pussent clairement appréhender dans l’uniformité de la plaine ou du plateau qu’ils découvraient. La crinière, elle aussi sans couleur, paraissait résumer toute la vie de cet animal auquel j’attachais je ne sais quelle intime et lointaine signification, comme si un lien obscur mais précis l’avait uni à ce qui m’échappe le plus de ma propre personne. Dans ce rêve que, m’éveillant en pleine nuit, je constatai « beau et mélancolique » en le racontant à celle qui s’était éveillée comme à point nommé pour en écouter le récit, pas d’autre événement que celui-ci : à un certain moment, le cheval se déplaçait. Mouvement tout à fait rectiligne et de vitesse constante qui, sans diminuer sensiblement notre écart que mesurait surtout la différence des niveaux, le rapprochait du point où mon regard aurait plongé s’il s’était orienté conformément à ce qu’indique le fil à plomb. Changement de lieu qui s’opérait sans bruit et sans que rien du cheval bougeât, hormis peut-être la crinière ondoyante. Je prononçais alors les paroles qui fixaient la couleur du cheval et celle de l’ensemble du panorama – ce blanc neigeux à la douceur de perle, que mes yeux n’avaient pas observé – en même temps que, représentant l’aboutissement et comme la moralité du rêve, elles semblaient m’en révéler l’essence de façon telle que la réflexion diurne que je lui appliquerais une fois de retour à l’autre rive ne ferait que traduire en termes discursifs ce qui, dès le rêve, m’avait été donné poétiquement. Image du destin tant soit peu maîtrisé si l’on parvient à considérer (comme de très haut) son cours imperturbable, voilà ce que dans l’immédiat me proposait ce cheval que son galop immobile déplaçait sur une surface plane. Gage d’une pérennité conquise par la projection de soi en un objet (l’œuvre d’art) dont l’histoire se poursuit indépendamment de la vôtre et qui est autre chose en même temps que vous-même, voilà ce qu’il devint quand, revenant dès le lendemain sur ce rêve et sur la phrase qui le concluait, je me fus efforcé d’en dégager toute la leçon.

A l’orée de mon rêve de l’autre nuit (« autre nuit » et déjà plus « nuit dernière » à l’heure où j’en arrive à ce deuxième récit), il y a aussi une falaise abrupte, à laquelle je parviens au terme d’une excursion en montagne. Mais l’animal que je verrai courir à travers l’espèce de désert pierreux qu’on aperçoit en bas n’a pas grand-chose de commun avec le cheval-fée qui, peu de mois avant mon départ pour la Chine, m’était apparu tandis que je dormais dans cette maison de campagne de Saint-Hilaire où, moi et les miens, nous allions passer chacune de nos fins de semaines avant qu’une suite néfaste d’événements n’eût introduit une assez longue coupure dans l’accomplissement périodique de ce rite : la mort de ma mère (survenue à Saint-Pierre-lès-Nemours, alors qu’elle était si âgée qu’on l’aurait crue, pour un peu, victorieuse d’un cap funeste à la plupart des êtres mais dont certains seraient capables pour toujours de triompher), un accident dont ma femme a été la victime au moment même où l’état physique de ma mère commençait à lourdement nous inquiéter (faux pas qu’elle fit sur une marche de l’escalier menant à notre chambre dans la maison de Saint-Hilaire et chute dont on la releva avec entorse, genou démis et même fracture d’un petit os nommé « épine tibiale »), chagrin et désagrément privés qu’escortèrent, sur le plan des secousses publiques et comme si tout devait se démantibuler en même temps, la sinistre affaire hongroise (qui n’est pas encore terminée) et la piteuse affaire du canal de Suez, dont l’un des résultats dès maintenant patents – sans préjuger la gravité probable de ses conséquences plus lointaines – est, quant à la vie en France, une pénurie de produits pétroliers dont se ressentent maintes industries et qui – répercussion évidemment mineure mais néanmoins agaçante – complique beaucoup les choses pour ceux qui avaient l’habitude de week-ends campagnards.

L’animal que je voyais courir à la poursuite d’un oiseau dans mon récent rêve parisien n’était ni du même format ni de la même couleur que le cheval de l’autre rêve et n’avait de commun avec lui que sa nature de quadrupède. Bête prosaïque, exactement rustique car son prototype de la vie éveillée habite la maison de Saint-Hilaire (où, pour mon plus grand ennui, de ternes paysans français ont succédé aux Guadeloupéens qui en furent les gardiens avant que leur refus de se plier à un minimum de contraintes les eût amenés à nous quitter, point tranquillement comme nous l’aurions aimé mais dans une atmosphère presque de drame passionnel, d’où ne fut pas exclu l’appel à la vindicte surnaturelle puisque la gouvernante mulâtre porta une solennelle malédiction contre ma femme, assimilée à une esclavagiste digne des temps féodaux, et contre notre maison), cet animal d’une robustesse toute rurale, et de bonne race quoique sans pedigree enregistré, n’est autre que ma chienne Dine, pas vue depuis un mois et dont je commençais à regretter la société lorsque vint cette nuit où, vers le début d’un rêve, elle m’échappa (ainsi qu’il lui est coutumier dans nos courses réelles) pour se précipiter au bas de la falaise – comme seul un chat eût pu le faire sans se rompre les os – et se jeter fougueusement à la poursuite d’un oiseau. Quand cette brave bête, cordiale autant que le sont d’ordinaire ses congénères les boxers, mais impétueuse et dont je ne suis jamais arrivé à me faire obéir, s’échappe ainsi – en chasseresse éperdue – au cours d’une des promenades que nous faisons souvent à travers champs, quand elle finit par se perdre dans l’éloignement après avoir nagé dans les hautes herbes de la Beauce – tel un dauphin terrestre, de petite taille et enrobé d’un pelage fauve, qui tantôt plongerait et tantôt émergerait grâce à deux larges oreilles brunâtres dont le battement lui permettrait de longs envols – bien qu’il soit entendu qu’un chien se retrouve toujours, je me demande chaque fois si je la reverrai. Et c’est la même perplexité que j’éprouvais dans mon rêve, ignorant jusqu’où la fugitive se laisserait entraîner et ne voyant d’ailleurs pas comment elle pourrait me rejoindre sur le haut de cette falaise au bord de laquelle je me trouvais. Toutefois, cette crainte durait peu (comme il en est pour les incartades du même ordre auxquelles la bouillonnante Dine se livre dans la vie courante) car je la voyais, au bout de quelques minutes, apparaître sur un autre point de la falaise et revenir au galop vers moi.

La scène changeait alors tout à fait et prenait pour théâtre un lieu bien différent de cette falaise dominant une plaine désertique, cette falaise qui se dressait déjà dans le plus ancien des trois rêves mais sous une forme telle que le rapprochement n’eût guère pu s’opérer si, près de Kounming, je ne m’étais rendu aussi à un escarpement rocheux et n’y avais contemplé certaines choses : outre le temple taoïste qui y juchait en nids d’aigle sa série d’édifices (chapelles échelonnées les unes au-dessus des autres, chacune abondamment décorée et garnie de statues, avec d’autres sculptures nichées çà et là dans le plein air du site extraordinairement abrupt), outre cet étonnant chapelet de constructions vertigineusement accrochées à des hauteurs diverses, j’avais regardé – d’un oeil alors apaisé – le lac qui s’étendait en bas avec ses fonds de sable ou de vase affleurant et qui vers la rive opposée apparaissait, en cette journée de pluie guère interrompue, moiré comme de salives d’escargots, reflets d’argent à proximité des ors posés sur la terre ferme par les rayons solaires franchissant les interstices des nuages, lac peu profond mais cependant navigable puisque j’y vis passer un train de jonques réduit par la distance aux proportions d’un jouet. N’étaient les sculptures de forme humaine et les autres sculptures (une tortue avec un serpent enroulé, un bufflon, un phénix) dont cet escarpement réel était orné soit à l’intérieur des chapelles, soit à l’extérieur sur l’une ou l’autre des plates-formes qui étageaient leurs reposoirs le long de l’itinéraire zigzaguant que le visiteur devait suivre (peinant sur une succession de pentes très raides, tantôt chemin tantôt escalier, et empruntant jusqu’à un étroit passage en corniche sous arcades naturelles), n’était la présence de ces sculptures sacrées, aucune analogie précise ne rattacherait la paroi surgie dans un rêve vieux de plus de treize ans à un pan de montagne suffocant par son agencement comme par la vue que découvrait son ascension; et, si le pan de montagne ainsi doté doublement n’avait fait la liaison, je n’aurais sans doute pas remarqué combien la paroi ancienne est proche des deux falaises non moins irréelles dont je viens de parler. Car cette paroi première se distingue nettement des trois autres – celle de la Montagne de l’Ouest toute chargée de figures et celles des deux rêves animés chacun par le galop d’un quadrupède – en cela que je la voyais devant moi comme un mur au lieu d’y être perché. Certes, il s’agissait là aussi d’une promenade en montagne, motivée en l’occurrence par la visite d’une église; mais ce qui constituait le seul spectacle c’était cette église elle-même, adossée à la montagne en un endroit à forte déclivité. Sur la façade haute et large, accolée si strictement au bloc rocheux qu’elle se confondait plus ou moins avec lui, étaient sculptées d’énormes figures coloriées s’apparentant aux rois et autres personnages de cire qui sont une des curiosités de Westminster Abbey, aux anges géants à longues trompettes surmontant le maître-autel de la cathédrale à Saint-Jacques de Compostelle, ainsi qu’aux mannequins musiciens dont les orgues de chevaux de bois s’agrémentaient lorsque j’étais plus jeune. Figures si belles et si grandes (au double sens du mot) qu’à les voir à quelque distance j’étais saisi de vertige, et pris d’angoisse, imaginant ce que serait ce vertige quand je verrais de plus près – et, alors, d’une grandeur vraiment démesurée – ces sculptures taillées à même les parois extérieures de l’église et, peut-être, dégagées de la masse même du rocher.

La Chine, où s’élargit la tache rouge de l’espoir, avait dit mon grand ami le poète Aimé Césaire dans un discours adressé il y a quelques années à la population de Fort-de-France, lorsqu’il était un communiste de stricte observance et que l’horreur suscitée en lui par la mise au grand jour – en Russie même – des procédés despotiques de Staline, l’inertie des dirigeants français après cette dénonciation officielle, à cela joint sa volonté d’orienter les travailleurs de son pays vers des buts proprement antillais et de soustraire leur action à la pesée du centralisme soviétique, ne l’avaient pas encore amené à se séparer du Parti Communiste Français. Or c’est autour d’Aimé Césaire (dont l’un des enfants nous a été confié, à ma femme et à moi, tandis que le père porte là-bas la bonne parole) que s’ordonne le second épisode du rêve que j’ai fait l’une de ces dernières nuits.

Le décor, maintenant dénué de pittoresque, est simplement la campagne. La campagne, au sens très imprécis que cette expression revêt pour celui qui m’écoute si je dis aujourd’hui que dimanche prochain je serai « à la campagne » comme d’autres parlent du séjour qu’ils vont faire « à la mer » ou bien « à la montagne ». A l’exemple de ce décor sans relief (une maison qui est celle de Saint-Hilaire mais ne lui ressemble pas, un jardin très touffu qui a peut-être pour base, avec certaines réminiscences de la villa « Les Gaules » que ma mère habitait près de Nemours et qu’il me semble avoir toujours connue, une photo reçue le jour même et qui m’avait fait voir la tombe de ma mère entièrement couverte de fleurs masquant ses arêtes pierreuses et lui donnant l’aspect agreste d’un tumulus), le dernier épisode du rêve n’est qu’un amas confus dans lequel des souvenirs anciens se mêlent à mes préoccupations du jour. Dans cette maison où j’héberge Aimé Césaire – détail probablement dû à ce que pour le moment je loge un de ses fils – une foule de gens de couleur venus pour voir mon hôte se presse dans une sorte de long couloir-véranda qui mène de la chambre qu’il occupe à la petite pièce où je suis temporairement campé, sorte de box sans porte et dont manque un côté. Césaire et moi nous devons sortir ensemble et, peut-être, prendre un autocar avec quelques-uns de nos proches en vue d’une excursion (puisque « campagne » est pour les citadins évocateur de « vacances »). Entrant dans mon box pour m’apprêter, je constate qu’une partie de la foule martiniquaise a envahi cette pièce d’ailleurs ouverte à tous les vents et a cru bon de déplacer toutes mes affaires (parmi lesquelles la paire de bottes lacées que je portais pour monter à mulet au cours du voyage à la fois si reculé et si présent que j’ai fait en Éthiopie il y a plus de vingt ans). A ces gens qui ont installé sur ma table une buvette où se débitent limonades et sirops (à peu près comme dans les ajoupa ou abris provisoires des fêtes patronales qui comptent avec les veillées funèbres parmi les grands moments de la vie des communautés martiniquaises) j’explique qu’ils doivent me laisser pour que je puisse m’habiller et qu’ils n’auraient pas dû ainsi tout bousculer. Gentiment, ils m’aident à remettre les choses en ordre et, une jeune femme de couleur et moi, nous suspendons au fléau d’une sorte de haute balance, à l’aide de mauvais fils de fer recourbés en crochets à l’une de leurs extrémités, le tiroir ou autre contenant dans lequel sont rangées mes affaires. Traversant la foule en sortant de chez Césaire, j’ai parlé un instant à un ou deux Antillais, prudemment, car je me demandais s’ils étaient des partisans de celui que je soutiens ou des bourgeois curieux de savoir où en est le député dissident.

Noblement commencé dans l’aridité d’un paysage de montagne, et poursuivi dans le remue-ménage d’une maison surpeuplée, le rêve, bientôt kermesse électorale après le bond vertigineux d’un animal soûlé d’air et de liberté, s’achève sur un rafistolage pour lequel est employé sans vergogne un objet délicat, dont risque d’être annihilé ce qui faisait sa dignité : l’équilibre, grâce à quoi la balance est un symbole de rectitude et de justice. Ainsi résumée, la succession intermittente de phantasmes acquiert la logique d’un apologue, auquel je serais tenté d’assigner le sens suivant si j’oubliais dans quelle ambiance de malaise ces événements se déroulent : notre aspiration toute pure et comme animale à une vie non claquemurée est reléguée à l’arrière-plan par l’action politique; mais cette antinomie entre exigences naturelles et rigueur d’une idée peut être résolue pratiquement – d’une façon qui, certes, frise l’acrobatie – avec un peu de bon vouloir et d’ingéniosité.

Ce schéma serait-il différemment orienté (retenant plutôt que l’apparent succès, ce qu’a de pénible et de problématique le rafistolage de la fin) qu’il serait en tout cas bien pauvre, et par définition mensonger comme tout ce qui, en se faisant trop clair, s’est dépouillé de détails hâtivement jugés superfétatoires ou comme ce qu’un simple parti pris nous a induits à dégager, vaille que vaille, de son incohérence radicale. Nulle raison, assurément, de le tenir pour plus suspect à priori que celui qui m’aurait semblé s’imposer si, prenant appui sur l’épisode du fléau de balance (cette tige éminemment mobile aux deux bouts de laquelle je suspends tant bien que mal un tiroir), je m’étais engagé dans la voie trouble dont cet objet bizarre peut passer pour le poteau indicateur et avais interprété le tout en termes de sexualité : la chienne et son plongeon de casse-cou comme image du prurit amoureux, l’ami glorieux comme substitut du père ou frère aîné dont je n’ai pas cessé d’envier la virilité, le travail de bricoleur que j’accomplis non sans peine avec l’aide d’une aimable assistante comme expression du tour de force que vient un jour à représenter le bon usage de la balance à double globe fibreux qu’est l’engin de la procréation. Mais nulle raison non plus de tenir ce schéma pour plus valable que celui que j’obtiendrais si je mettais en avant des données d’ordre linguistique : la chienne qui court après l’oiseau n’est-elle pas une chienne « en chasse » au sens propre du terme? La campagne où est située la scène qui vient ensuite n’appelle-t-elle pas automatiquement une « campagne » électorale? La table que je fais débarrasser de ses bouteilles et le quadrilatère dont le fléau de balance et le tiroir constituent de manière précaire les deux limites horizontales ne sont-ils pas issus du mot « trapèze », qui physiquement évoque un appareil à quoi les gymnastes s’accrochent en une certaine insécurité et dont étymologiquement je sais qu’il se rattache au grec ancien ???????, ancêtre du mot par lequel en grec moderne sont désignées les banques – ainsi que je l’ai appris lors de mon premier voyage en Grèce, en même temps que l’usage d’un équivalent de « logarithme » pour demander l’addition au restaurant – et mot qui, s’il se fonde plutôt sur la table ou le comptoir puisque le mot originel signifie « quatre pieds », pousse des antennes vers la balance des comptes, l’équilibre du budget, etc.? Au cas même où je saurais montrer que ces diverses analyses se complètent au lieu de s’exclure et, finalement, qu’elles s’étayent en se recoupant sur bien des points, je les estimerais trop mécaniques pour avoir chance de toucher à l’essentiel et je n’accorderais qu’un faible prix à des aperçus dont presque à volonté je peux prolonger la série, découvrant par exemple (ce qui serait à peine forcer) un quatrième fil d’Ariane dans la mythologie astrale : la course de la chienne telle la course des heures déclenchée par l’oiseau solaire à l’aube du rêve; le rayonnement de l’ami à la fois poète et tribun qui dans la vie n’est pas exactement un Osiris (malgré ce qu’il a d’africain) mais bel et bien l’incarnation de cet Orphée noir autour duquel un essai de Jean-Paul Sartre a fait graviter des lumières; le teint feuille-morte de l’Isis ou Reine de la Nuit qui, au déclin du rêve, tâche à remettre en ordre ce qui a été dispersé puis conjugue ses efforts avec les miens pour pendre quelque chose au ciel de cette balance dont les plateaux (si je pouvais les voir) seraient évidemment deux lunes de cuivre jumelles. Caricature, certes, que cette dernière explication, mais miroir grossissant où se reflètent l’insuffisance et la légèreté de celles que j’ai précédemment esquissées. Démonstration par l’absurde, après quoi il semblerait qu’il n’y ait plus qu’à tirer l’échelle...

Or, comme ces rocailles artificielles étonnamment ajourées qu’on trouve dans maints jardins chinois et dont la forme est définie par les trous qui y sont forés plus encore que par leurs reliefs, mon rêve est criblé de vides dont je peux présumer qu’ils ont leur importance. Si je les examine à leur tour au lieu de ne considérer que les pleins, peut-être ces vides deviendront-ils les silences éloquents à partir desquels le rêve sera saisi dans toute sa vérité?

La plus frappante de ces lacunes, celle qui me porterait à croire qu’il s’agit de deux rêves faits au cours d’une même nuit, n’était qu’à mon réveil je ne doutai pas un instant qu’il s’agissait d’un rêve unique, c’est le blanc qui sépare l’épisode montagnard de celui qui a pour théâtre une maison de campagne. Quel lien entre le saut effectué par ma chienne dans un lieu à peu près désert et toute la séquence politico-sociale dont Césaire, vers qui afflue une cohue de visiteurs, est le protagoniste? Je n’en verrais aucun si, à y regarder de plus près, je n’observais que dans les parties pleines du rêve le thème du voyage pointe à diverses reprises et sous diverses formes : c’est au cours d’une randonnée en montagne que la chienne Dine m’échappe pour effectuer sa randonnée à elle et c’est une excursion – cette fois par autocar – que Césaire et moi nous devons faire; la foule qui se répand chez moi pour rencontrer mon hôte, c’est une foule de gens de couleur tels que j’en ai coudoyé durant mes séjours aux Antilles; enfin, les seuls qui soient précisés parmi les objets vestimentaires ou autres qu’assez ridiculement je m’ingénie à ranger, ce sont les bottes lacées de mon premier contact avec l’Afrique, accessoire trop martial pour que je puisse maintenant y songer sans ironie. A cette lumière, il apparaît que le décousu du rêve, s’il est dû pour une part à des carences de mémoire, reflète aussi le décousu – coupures brusques, changements à vue, glissements vertigineux des choses et des sentiments à leurs contraires – autrement dit les sautes de vent et sautes d’humeur inhérentes à tout voyage digne de ce nom : user d’un large éventail de moyens de transport tantôt individuels et tantôt collectifs; même installé, savoir qu’on est en camp volant; rassembler pour le proche départ les effets et ustensiles à peine tirés des valises ou autres contenants; passer d’un site sauvage à un endroit surpeuplé; contempler la nature dans son isolement puis se dissoudre au sein des grands courants publics; être agacé par ces échantillons d’humanité qui primitivement vous charmaient ou, à l’inverse, être conquis par ceux dont les manières vous avaient d’abord irrité; en mouvement même si l’on est fixé, vivre avec eux et avec ce qui vous entoure quelque chose d’analogue aux vides et aux pleins de la passion comme quand, le cœur rassis, on s’éveille en se disant qu’on n’aime plus et qu’on se sent alors en proie à tant de tristesse et de regret que l’on aime à nouveau; se demander en arrivant quelque part ce qu’on a pu venir faire là et tirer de cette constatation une joie masochiste comme si le voyage ne révélait sa véritable essence qu’au moment où son bien-fondé se trouve mis en question, c’est-à-dire lorsque la nostalgie montre le bout de l’oreille; mais, pour finir, s’éprouver dépossédé quand on est revenu entre les murs de sa maison.

A bien des rêves qui se présentent comme faits de pièces et de morceaux il serait, certes, aisé de donner un semblant d’unité en admettant que leur folle suite d’aventures, sans lien visible et sans continuité de décor, avait pour cadre un voyage qu’imaginairement nous étions en train d’accomplir. Céderais-je donc à une facilité de cette espèce en regardant comme un rêve de voyage le rêve qu’inaugurait une course éperdue d’animal au pied d’une sorte de falaise et qui avait pour conclusion (purement virtuelle, puisque le rêve s’arrêtait en deçà) une promenade en autocar? C’est une question que je devrais me poser, s’il n’y avait, pour ce rêve lui aussi de pièces et de morceaux que l’idée de voyage me permet de rabouter, une différence préjudicielle : dès l’instant que cette idée entre en jeu, ce n’est pas seulement une armature logique mais tout un arrière-plan sentimental qui se révèle.

J’ai parlé de malaise quand, d’un mot, j’ai voulu indiquer la note dominante de l’ensemble du rêve. Mais, parant au plus pressé, je n’ai cherché pas plus à définir l’exacte nature de ce malaise qu’à repérer avec précision où et quand il se manifeste.

Vers le début, j’éprouve bien une certaine anxiété au sujet de la chienne : survivra-t-elle à son plongeon puis, quand je la vois rescapée, comment s’y prendra-t-elle pour remonter jusqu’à moi? Toutefois, le prompt retour de la chienne ne donne pas à cette anxiété le temps de s’affirmer et d’être plus qu’une petite faille dans l’euphorie que je ressens à me trouver dans un haut lieu, d’où je découvre un vaste panorama. Puisque mes craintes restent vaines, je puis même dire qu’en un sens ce lever de rideau est moins d’angoisse que de victoire : à la majesté un peu morte du site montagnard le spectacle de la bête familière courant à travers le désert pierreux ajoute, avec une bouffée d’intimité quotidienne, quelque chose comme un coup de vent survenant pour animer l’air pur des cimes plutôt que pour le troubler. Si le rêve se détériore, c’est dans la maison de campagne que cela se produit et c’est, assurément, avec la scène de la chambre envahie par des inconnus que le malaise culmine.

Aimé Césaire habite chez moi, dans une chambre située au bout de cette véranda que remplit la foule de ses visiteurs et à l’autre extrémité de laquelle s’ouvre le box où je me suis provisoirement installé. Tout en sachant qu’il est là, c’est à peine si je l’entrevois et durant cette séquence dont il est le pivot presque toujours dérobé je sais, du même savoir diffus, que la maison possède un grand jardin, si négligé qu’il est presque revenu à l’état sauvage. Quand le rêve, achevé dès longtemps comme action qu’on croit vivre, ne sera plus qu’une aventure imaginaire qu’il faut en premier lieu reconstituer sans errement, je me demanderai si la vue de ce jardin ou le seul sentiment de son existence m’y furent positivement donnés, ou bien si l’enclos à demi submergé par la végétation ne serait pas intervenu au simple titre de souvenir, image vague que le je autour duquel le songe présent s’ordonnait aurait traînée après lui comme une parcelle d’un passé qui n’était pas le mien mais le sien propre, ainsi qu’il en eût été si ce je s’était remémoré le contenu, réel pour lui, de songes antérieurs dont ma mémoire à moi aurait perdu toute trace. Il me sembla toutefois, alors que je travaillais à fixer par écrit ce rêve dont j’avais pu ramasser à peine quelques bribes, que ce jardin bien différent de celui de l’authentique maison de Saint-Hilaire tirait probablement le principal de son mystère des effectives réminiscences sur lesquelles il était bâti : l’aspect abandonné du jardin de la villa « Les Gaules » à Saint-Pierre-lès-Nemours et, peut-être, cette photo que ma sœur venait juste de m’envoyer et qui m’avait montré la tombe de ma mère disparaissant sous une masse de gerbes et de bouquets. Ainsi, en face des tropiques lointains qu’évoquait la figure rayonnante de mon ami Césaire, il y avait dans mon rêve une allusion probable à ce qui, dans ma vie, représente l’élément le plus stable et le plus littéralement casanier : cette maison d’enfance qu’éclaire maintenant, à la manière d’un soleil noir, l’effigie de ma mère défunte.

Pour trouver le foyer du mal par lequel l’épisode campagnard est peu à peu infecté, de quel côté dois-je me tourner : vers ce pôle moussu, et deviné plus que donné, qu’est l’intimité d’un jardin trop proche de tout ce dont je suis tissé pour clairement s’en détacher? Ou vers le pôle torride que représente Aimé Césaire, presque sous-entendu lui aussi, puisqu’il se tient en coulisse et que son existence n’est guère attestée que par les gens se pressant sous la véranda et mes apprêts pour notre promenade commune? Si les lacunes de mon rêve ont l’importance qu’il m’a semblé, ce n’est pas par hasard que Césaire se montre tout au plus dans un entrebâillement de porte et que le jardin, quand j’ai voulu rendre compte de ce qui se passait sous le toit d’une maison dont il pouvait être logiquement l’un des entours, s’est avéré brouillé au point que je ne sais même pas s’il n’était que souvenir ou chose vue de mes yeux, fermés par le sommeil mais ouverts sur le rêve.

Pierre angulaire de tout cet épisode, Aimé Césaire me paraît néanmoins hors de cause : si de nos jours quelqu’un me donne courage c’est bien lui, car je crois pouvoir le regarder comme le seul de mes amis vivants en qui l’art et la politique – autrement dit le superluxe de l’imaginaire et la grosse quincaillerie des manœuvres socialement utiles – parviennent à se fondre au lieu de s’exclure l’un l’autre ou de tant bien que mal coexister. Il n’est ni un poète qui a émasculé son art en le subordonnant aux directives d’un parti, ni quelqu’un dont la révolte originelle s’est trouvée déviée ou arrêtée en cours de route par des soucis trop esthétiques. Loin d’agir en intellectuel qui s’est doublé d’un militant pour échapper à ses propres mirages, il n’est qu’un Noir qui de tout son génie d’écrivain, de tout son savoir d’enseignant et de toute sa clairvoyance de leader travaille à la libération de tous en prenant pour devoir premier l’embellissement du sort de ses congénères. Si par le jeu des généalogies il appartient à la race que fouaillait le bras mécanisé des commandeurs, nul doute que moralement il soit de celle qui – selon Rimbaud – chantait dans le supplice.

Césaire ainsi lavé de tout soupçon, que dois-je dire maintenant du jardin sous le fouillis duquel se cache la tombe de ma mère et qui lui-même cherche si bien à se dissimuler que sa présence dans le rêve n’est qu’à demi certaine? M’appliquant à en extraire un secret qui peut-être lui manque, je ne puis me défendre d’évoquer l’image d’un autre jardin qu’à une époque bien antérieure j’ai réellement visité : près du village d’Ermenonville, dont le château aurait été (si l’on en croit Nerval) un lieu de rendez-vous pour les illuminés d’avant la Révolution, le merveilleux parc à l’anglaise, aujourd’hui peu soigné mais encore ordonné, qui contient avec un temple de la Philosophie dédié à Michel de Montaigne et les restes d’un tir à l’arc le tombeau vide de Rousseau, au centre de l’île des Peupliers. Passant à propos du jardin rêvé par une série de certitudes et de doutes alternés – je l’ai vu, ou plutôt non, je m’en suis souvenu; souvenir, mais non, en écrivant mon rêve je l’ai innocemment inventé; même inventé, il était fait de vestiges vrais de mon passé; ainsi pétri de vérité, c’est comme si je l’avais vu ou m’en étais souvenu – je pense aux emboîtements successifs qui m’ont laissé tellement songeur après ma promenade d’Ermenonville : dans le plein feuillu du parc, le vide d’une étendue d’eau; dans le vide de ce lac, le plein de la terre d’une île; dans le plein à peu près rond de cette terre ferme, un cercle plus petit dessiné par des peupliers; au milieu du vide que crée l’anneau ainsi formé, le plein de la pierre du tombeau et, sous le plein de la pierre, le creux où – comme dit Nerval – manquent les cendres de Rousseau. Telle la triple enceinte de feu protégeant le sommeil d’une vierge guerrière, il semblerait que des barrières aient été symboliquement dressées autour de cette tombe qui n’en est plus une puisque son hôte repose maintenant au Panthéon, où on l’a transféré comme si un surcroît de prudence imposait de brouiller les pistes, en le soustrayant à sa sépulture originelle.

Surgi au cours du rêve ou tandis que j’étais en train de me le raconter, et venu dans ce cas avec un certain retard mais trop spontanément pour que le détail ainsi surajouté puisse être le produit d’une réflexion artificieuse, ce jardin aux contours doublement indécis (puisque sa broussaille naturelle se complique des enchevêtrements de ma perplexité à son sujet) m’apparaît embrouillé dès l’abord dans les tiges d’un mystère qui fait partie de sa texture, sous quelque pavillon qu’ait navigué son image et n’aurais-je plus à cet égard l’ombre même d’une hésitation.

Jardin, théoriquement, de la maison de Saint-Hilaire mais jardin, en vérité, de chez ma sœur à Saint-Pierre-lès-Nemours. Jardin qui, en quelque lieu qu’il se situe, est celui de la maison de famille et, lopin où s’enracinent les plus irrécusables repères de notre position dans l’espace et dans le temps, comporte nécessairement une tombe à l’arrière-plan. Jardin qui, pour donner une sombre couleur au rêve, a juste besoin d’être là et n’intervient pas autrement que comme un muet rappel à des réalités qu’on ne pourrait éluder qu’en revêtant une autre peau. En face de tout ce que la silhouette de Césaire recouvre de chaleureux et de vivifiant pour le futur il y a, pesant de toute sa charge révolue, ce rectangle terreux que le demi effacement de son tracé intérieur meuble sans l’animer.

Traduction presque littérale d’un enracinement qui semble préfigurer la fixité dernière vers quoi l’engrenage des saisons nous mène, ce jardin serait donc le berceau à l’ombre trop noire dont je me suis écarté chaque fois que, rompant pour un temps avec ceux qui me touchent du plus près, je suis parti en voyage.

Que des jardins aient une place privilégiée dans les souvenirs enfantins du bourgeois de Paris ou autre importante agglomération, il n’y a là rien d’anormal. C’est au jardin municipal qu’on l’emmenait pour une partie au moins de ses promenades et c’est bien souvent là (entre autres endroits de plein air tranchant avec les rues aux architectures pesantes) qu’après avoir couru comme un cheval échappé il revenait en nage vers sa mère ou sa sœur, qui le grondait pour s’être échauffé au point d’être maintenant tout trempé. Théâtre de grands exploits et surtout de folles agitations, le jardin public (tel celui qu’on appelait chez moi le « Jardin de la Ville ») est pour l’enfant qui s’y ébat un lieu où, même si un garde y impose l’observance d’une certaine discipline, l’espace ne lui est pas marchandé. Si vif soit son plaisir à se sentir matériellement le champ libre, c’est pourtant le jardin privé – moins vaste mais soumis à de moins stricts interdits – qui sera tantôt la plantation dans un coin de laquelle il s’essaye à l’horticulture en semant pois de senteur et reines-marguerites, tantôt son Ile aux Singes ou sa République des Ours, si ce n’est l’enclos biblique où dans la société des animaux il apprend à goûter le fruit de l’Arbre de la Science. N’est-ce pas dans un jardin qui a perdu pour moi toute surface mensurable, celui de la villa « Les Gaules » maintenant mare aux souvenirs plutôt que terre solide, qu’un beau jour mon ami le chien Black, dressé sur ses pattes de derrière et embrassant ma jambe de ses pattes de devant, se livra sur ma personne à un manège que, sans en comprendre le but, je devinai obscène? Et n’est-ce pas dans un autre jardin familial que, peu d’années après, me trouvant seul avec la chienne de la maison – une sorte d’épagneule bâtarde de couleur blanche et rousse – je laissai ma main qui la caressait se hasarder à des attouchements scabreux que subit sans broncher la pacifique Flora? Avec ou sans animal assujetti à nos caprices ou nous pliant aux siens, c’est dans la tranquillité à ciel ouvert du jardin qu’on a toute latitude de se croire un « sauvage », comme en ces jours de nos vacances à Viroflay lorsque mes frères et moi nous jouions aux Peaux-Rouges et que l’aîné, incarnant le grand chef, proférait le cri de guerre qu’il avait inventé : Baoukta! terme qui me frappait par sa violence barbare et m’intriguait aussi par son allure de mot de passe ou d’abracadabra tiré d’une langue de Martiens ou bien appartenant à un vocabulaire secret et gros de signification dont mon frère aîné, principal officiant, aurait eu seul la clef?

Pour le jeune citadin habituellement confiné, le jardin de la maison qu’on occupe en été ou de celle qu’habite en permanence tel membre du cercle de famille n’est pas seulement un lieu à police moins étroite, mais – aussi familier qu’il soit – un territoire aux multiples replis toujours à explorer et propice à la manifestation de bien des choses singulières. Topographiquement, il est donc une enclave partiellement inconnue insérée dans le monde connu et c’est plus tard seulement qu’il perdra toute coloration exotique pour signifier, au contraire, la plus ancienne et stable intimité quand on se rappellera, à travers les photographies en groupe qui y furent prises, ces jardins d’où l’on tirait la matière d’artisanats aussi frustes que la taille de baguettes ou la fabrication de colliers de marrons. Il est remarquable en ce sens que le jardin de mon rêve, alors que son contexte en faisait celui de Saint-Hilaire, ait incliné plutôt vers celui de Saint-Pierre au soubassement plus archaïque et qui rejoint le temps où il y avait dans ce qui m’occupait une place de choix pour « le jardin », fût-il modeste comme celui que mes parents louèrent une année près de chez nous pour nous faire prendre l’air à mes frères et à moi, maigre portion de terrain située dans la rue Jasmin mais qui malgré ce patronage ne dut jamais produire une bien riche floraison. Qu’au spécimen plus récent un spécimen qui plonge dans cette époque reculée ait tendu à se substituer dans mon rêve donne la mesure de ce qu’une telle apparition a de lourdement équivoque : funeste sceau de mon appartenance à un groupe circonscrit et limité dans la durée, cet endroit cultivé mais à demi retourné à l’état sauvage est aussi le port d’attache que j’aimerais retrouver, non pour m’y mettre au radoub sur le modèle des féroces infirmes retour des pays chauds, mais doué de l’extrême jeunesse qui permet – grâce aux projets séduisants qu’on y fomente – de distendre les frontières d’un lieu, en fait, exigu et de faire entrer l’infini dans son peu d’étendue.

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