François Fénelon

Les Aventures de Télémaque

France   1699

Genre de texte
prose, roman

Contexte
Le rêve se situe au début du livre 14 du roman qui en compte 18.

En pleine guerre, Télémaque, fils d’Ulysse, fait des songes qui le pousseront à descendre aux Enfers chercher son père qu’il croit mort.

Texte témoin
Paris, Hachette, 1920, p. 310-311. Livre XIV




Rêve de Télémaque

Faits et gestes d’Ulysse

Télémaque, ayant pris soin de mettre une exacte discipline dans tout le camp, ne songea plus qu’à exécuter un dessein qu’il avait conçu, et qu’il cacha à tous les chefs de l’armée. Il y avait déjà longtemps qu’il était agité, pendant toutes les nuits, par des songes qui lui représentaient son père Ulysse. Cette chère image revenait toujours sur la fin de la nuit, avant que l’aurore vînt chasser du ciel, par ses feux naissants, les inconstantes étoiles, et de dessus la terre le doux sommeil, suivi des songes voltigeants. Tantôt il croyait voir Ulysse nu, dans une île fortunée, sur la rive d’un fleuve, dans une prairie ornée de fleurs, et environné de nymphes qui lui jetaient des habits pour se couvrir; tantôt il croyait l’entendre parler dans un palais tout éclatant d’or et d’ivoire, où des hommes couronnés de fleurs l’écoutaient avec plaisir et admiration. Souvent Ulysse lui apparaissait tout à coup dans des festins, où la joie éclatait parmi les délices et où l’on entendait les tendres accords d’une voix avec une lyre, plus douces que la lyre d’Apollon et que les voix de toutes les Muses.

Télémaque, en s’éveillant, s’attristait de ces songes si agréables.

« ô mon père, ô mon cher père Ulysse, s’écrioit-il, les songes les plus affreux me seroient plus doux! Ces images de félicité me font comprendre que vous êtes déjà descendu dans le séjour des âmes bienheureuses, que les dieux récompensent de leur vertu par une éternelle tranquillité : je crois voir les Champs Élysées. Ô qu’il est cruel de n’espérer plus! Quoi donc! Ô mon cher père, je ne vous verrai jamais! Jamais je n’embrasserai celui qui m’aimoit tant et que je cherche avec tant de peine! Jamais je n’entendrai parler cette bouche, d’où sortoit la sagesse! Jamais je ne baiserai ces mains, ces chères mains, ces mains victorieuses, qui ont abattu tant d’ennemis! Elles ne puniront point les insensés amants de Pénélope, et Ithaque ne se relèvera jamais de sa ruine! Ô dieux ennemis de mon père, vous m’envoyez ces songes funestes pour arracher toute espérance de mon cœur : c’est m’arracher la vie. Non, je ne puis plus vivre dans cette incertitude. Que dis-je? Hélas! Je ne suis que trop certain que mon père n’est plus. Je vais chercher son ombre jusque dans les enfers : Thésée y est bien descendu, Thésée, cet impie qui vouloit outrager les divinités infernales, et moi, j’y vais conduit par la piété.

Page d'accueil

- +