Timothy Findley

Pilgrim

Canada   1999

Genre de texte
roman

Contexte
Ce rêve se situe dans l’épilogue.

Un an après le décès de Pilgrim, Jung est hanté par ses échecs. Il a publié récemment Psychologie de l’inconscient dans lequel il explore la différence entre la psychanalyse freudienne et ses propres théories. La communauté psychiatrique traite Jung de «mystique», et celui-ci commence à faire des rêves et des visions fatidiques qui l’obligent à questionner ses propres philosophies. Ses rêves mettent en exergue sa croyance en la «prescience». Dans ce passage, les rêves se terminent avec la préfiguration de la Première Guerre Mondiale.

Notes
Jung a effectivement raconté un rêve qu'il jugeait comme prémonitoire de la Guerre 14-18 (voir fiche 1709).

Texte original

Texte témoin
Pilgrim, trad. Isabelle Maillet, Paris : Le Serpent à Plumes, 2000, p. 488-491.

Pilgrim, Toronto: HarperCollins, 2004, p. 630-635.

Édition originale
Pilgrim, Toronto: HarperCollins, 1999.




Cauchemars de Jung

Prescience de la Guerre 14-18

Durant l’été 1913, alors que les enfants et leur gouvernante, Albertine, séjournaient une nouvelle fois à Schaffhausen, Jung eut une série de rêves qui devaient marquer le point culminant de sa dépression et de son repli sur lui-même.

Dans le premier, il rêva que le lit d’Emma — ils ne dormaient plus dans la même chambre — était une fosse profonde aux murs de pierre. Il s’agissait manifestement d’une tombe — d’une tombe ancienne, qui plus est. Ensuite, écrivit-il dans son journal, j’ai entendu un profond soupir, comme si quelqu’un trépassait. Une silhouette qui ressemblait à ma femme s’est redressée dans la fosse, puis s’est élevée en flottant. Elle portait une longue robe blanche sur laquelle étaient tissés d’étranges symboles noirs.

Jung se réveilla et alla réveiller Emma. Il la pria de lui servir de témoin en vérifiant l’heure. Il était trois heures du matin.

À sept heures, le téléphone sonna pour les informer qu’une cousine chère à Emma était morte à précisément trois heures du matin.

Prescience.
C’était l’un des concepts les plus contestés dans le monde de la psychiatrie. Freud l’avait toujours combattu, affirmant qu’il y avait trop de charabia dans tout ce qui touchait aux médiums et à ceux qui prétendaient prédire l’avenir. Mais Jung y croyait — quoique avec prudence. Il n’était jamais parvenu jusque-là à formuler avec conviction ses opinions sur ce sujet.

Ce n’était pas la première ni la dernière fois que la prescience devait jouer un rôle dans la période sombre que connut Jung cette année-là. D’autres décès et accidents furent pressentis, soit lors des rêves, soit lors de «visions éveillées». Le corps d’un batelier noyé s’était échoué après une tempête qui s’était déchaînée seulement dans l’esprit de Jung alors assis en bas de son jardin. Le cadavre d’un chien lui était apparu en rêve une nuit avant que l’animal lui-même ne fût tué sur la route proche. Un jour, des visiteurs avaient appelé pour prévenir qu’ils ne viendraient pas. Un moment plus tôt, alors que Jung regardait leurs chaises disposées autour de la table, il avait subitement cédé à une impulsion, rassemblé les couverts en argent qui leur étaient destinés et les avait rangés dans le placard sans savoir pourquoi.

Après la publication de son livre à l’automne 1913, Jung eut deux visions qui devaient le hanter, le troubler jusqu’à la fin de ses jours.

La première survint alors qu’il était en voyage et, comme il arrive souvent à ceux qui prennent le train, son esprit s’était peu à peu détaché du paysage derrière les vitres pour évoquer d’autres montagnes, vallées, plaines et rivières; d’autres panoramas, en somme, que ceux qu’il avait sous les yeux. Tout d’un coup, ses rêveries plaisantes furent perturbées par un bruit lointain — une série de bruits, plutôt — si réel qu’il regarda par les fenêtres de chaque côté du wagon où il était monté pour essayer d’en déterminer l’origine.

Ce qui se révéla impossible. Rien de ce qu’il voyait n’offrait la moindre explication. Quelque chose de gigantesque craquait aux coutures. Un mur de dimensions inimaginables s’effondrait quelque part au nord. Le ciel s’assombrit, et le bruit grandit jusqu’à devenir intolérable, mêlant cris humains, plaintes animales, écroulement de bâtiments, flots déferlants et pluies torrentielles.

Dans son journal, Jung écrivit : J’ai vu un flot gigantesque recouvrir les pays de plaine septentrionaux, situés entre la mer du Nord et les Alpes. Lorsqu’il a atteint la Suisse, j’ai vu les montagnes s’élever toujours davantage, comme pour protéger notre pays. Je me suis alors rendu compte qu’une catastrophe épouvantable venait de s’abattre. J’ai vu d’immenses vagues jaunes, les débris flottants des œuvres de la civilisation et les corps d’innombrables milliers de noyés. Puis la mer tout entière s’est transformée en flots de sang. Cette vision a duré environ une heure…

Deux semaines plus tard, alors que Jung était rentré de voyage, la vision s’imposa de nouveau à son esprit — avec plus de force, relata-t-il. La transformation finale en flots de sang était encore plus épouvantable. En cette occasion, il entendit un voix intérieure lui dire de regarder cela avec attention, car c’est tout à fait réel et il en sera ainsi.

Ces visions disparurent, pour se manifester sous forme de rêves à part entière un an plus tard, au printemps et à l’automne 1914.

Une vague de froid arctique déferlait et pétrifiait la terre sous la glace, écrivit Jung. Toute végétation vivante était tuée par le gel. J’ai vu que toute la Lorraine, avec ses canaux, était gelée. La région tout entière était comme désertée par les hommes…

Cette fois-là, réveillé en sursaut, Jung enfila sa robe de chambre et sortit dans le jardin en proie à un désespoir total.

Il en sera ainsi, songeait-il. Il en sera ainsi.

C’est alors qu’il se remémora sa dernière rencontre avec Pilgrim, et les mots qui l’avaient tant ébranlé.

bien que nous ne nous soyons jamais rassemblés au plus fort d’une bataille, nous nous retrouvions parfois sur les remparts sous nos ombrelles lorsque se déroulaient des escarmouches amusantes, et toujours lorsque deux héros s’affrontaient en combat, d’homme à homme — ou, comme certains le diraient, de dieu à dieu.

En esprit, Jung voyait sur les remparts troyens surplombant le champ de bataille les silhouettes vacillantes environnées de fumée et de pluie.

Et il pensa : Si c’est vrai, cela s’est produit il y a si longtemps que même les archéologues ne sauraient réellement rendre compte de leur présence en ces lieux.

Une réflexion à laquelle il ajouta avec réticence : Il en sera ainsi.

Cela se passait au clair de lune, par une nuit aussi belle qu’il était possible de l’imaginer. Grenouilles et criquets s’interpellaient en chansons. Une chouette de taille gigantesque s’était posée au sommet de la cheminée, d’où elle surveillait son royaume. Loin, très loin, un chien aboya. Les rossignols chantaient dans les bois et, de l’autre côté du lac, les engoulevents traversaient la clarté lunaire à la recherche d’insectes. Jung faillit pleurer devant la perfection de la scène.

Et pourtant…

«Et pourtant, dit-il à haute voix, nous sommes tous en péril. De quelle façon, je n’en ai pas la moindre idée, mais c’est vrai. Nous sommes en danger.»

C’était dans ses rêves et ses visions — les murs lézardés, les raz-de-marée sanglants, les cadavres flottants, les débris de la civilisation et le paysage gelé.

Prescience.

Oui.

Ça approchait.

Quelque chose.

[…]
Voyons d’abord ce qui se passe, se dit-il. Attendons de voir ce qui se passe.

Tout cela eut lieu dans la nuit du 31 juillet 1914.

Le 1er août, l’Europe tout entière se réveilla au son des tirs d’artillerie.

Texte sous droits.

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