Ahmadou Kourouma

Les Soleils des indépendances

Afrique   1968

Genre de texte
roman

Contexte
Fama a été condamné à vingt ans de prison, soi-disant pour avoir participé au complot contre le président, et pour ne pas avoir communiqué son cauchemar au parti unique. Ce rêve a lieu la nuit qui précède le pardon du président et la libération de tous les prisonniers politiques.

Texte témoin
Les Soleils des indépendances. Paris : Seuil (Coll. « Points »), 1995, p. 171.

Édition originale
Les Soleils des indépendances. Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 1968.




Rêve de Fama (4)

Rire en rêve

Des journées entières passées à ruminer des idées aussi tristes sur la mort remplissaient les nuits de Fama de rêves terribles.

Un matin, quelques instants avant le réveil, un songe éclata devant ses yeux. Et quel songe! On lui cria : « Regarde-toi! Regarde-toi! Tu es vivant et fort. Tu es grand. Admire-toi! »

À califourchon sur un coursier blanc, Fama volait plutôt naviguait, boubou blanc au vent, l’étrier et l’éperon en or, une escorte dévouée parée d’or l’honorait, le flattait. Vrai Doumbouya! Authentique! Le prince de tout le Horodougou, le seul, le grand, le plus grand de tous. Au-dessous fuyait un manque, un désir, quelque chose qui avait glissé à travers les doigts. Était-ce un cheval? une femme? Fama se courba, se pencha, mais ne put rien distinguer, le manque filait comme le vent, il était luisant comme la traïnée de queue d’un lointain feu de brousse. À bride abattue, Fama le poursuivait, peinait de le poursuivre; et cela fuyait, détalait plus vite, menaçait de disparaître, et sa disparition, on se le disait, laisserait l’univers orphelin avec le malheur de la sécheresse du cœur. Et pourtant Fama exultait, se pâmait de joie, se disant : « La chose court à sa perte, sur le chemin l’attend, solide comme un roc, celui qui l’accaparera. »

Et enivré de joie Fama éclata de rire, d’un rire fou; il rit si fort qu’il se réveilla, et réveillé continua à s’esclaffer, à pouffer jusqu’à…

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