Pierre Corneille

Polyeucte, martyr : tragédie chrétienne

France   1643

Genre de texte
Théâtre (vers)

Contexte
Le rêve se trouve à la scène III du premier acte.

Pauline, qui a épousé Polyeucte sur ordre de son père, rêve de Sévère, un chevalier romain réputé pour ces exploits guerriers, dont elle a été amoureuse.

L’évocation de ce songe occupe les trois premières scènes de l’acte I et servira de leitmotiv à toute la pièce. Le rêve annonce le retour de Sévère qu’on croyait mort et la mort de Polyeucte causée par le père de Pauline. Ainsi Stratonice dira : « Tout votre songe est vrai, Polyeucte n’est plus... » (Acte III, scène II, p. 523,), et Pauline : « ô de mon songe affreux trop véritable effet! » (Acte III, scène III, p. 530).

Texte témoin
Œuvres complètes, Éd. Marty-Laveaux, Hachette, 1862, p. 496-498.




Songe de Pauline

Elle voit immoler Polyeucte

Stratonice.

Elle fait assez voir à quel point vous l’aimez.
Mais quel songe, après tout, tient vos sens alarmés ?

Pauline
Je l’ai vu cette nuit, ce malheureux Sévère,
la vengeance à la main, l’oeil ardent de colère :
il n’étoit point couvert de ces tristes lambeaux
qu’une ombre désolée emporte des tombeaux;
il n’étoit point percé de ces coups pleins de gloire
qui retranchant sa vie, assurent sa mémoire;
il sembloit triomphant, et tel que sur son char
victorieux dans Rome entre notre César.
Après un peu d’effroi que m’a donné sa vue :
«porte à qui tu voudras la faveur qui m’est due,
ingrate, m’a-t-il dit; et ce jour expiré,
pleure à loisir l’époux que tu m’as préféré.»
à ces mots, j’ai frémi, mon âme s’est troublée;
ensuite des chrétiens une impie assemblée,
pour avancer l’effet de ce discours fatal,
a jeté Polyeucte aux pieds de son rival.
Soudain à son secours j’ai réclamé mon père;
hélas! C’est de tout point ce qui me désespère,
j’ai vu mon père même, un poignard à la main,
entrer le bras levé pour lui percer le sein :
là ma douleur trop forte a brouillé ces images;
le sang de Polyeucte a satisfait leurs rages.
Je ne sais ni comment ni quand ils l’ont tué,
mais je sais qu’à sa mort tous ont contribué :
voilà quel est mon songe.

Stratonice.
Il est vrai qu’il est triste;
mais il faut que votre âme à ces frayeurs résiste :
la vision, de soi, peut faire quelque horreur,
mais non pas vous donner une juste terreur.
Pouvez-vous craindre un mort? Pouvez-vous craindre un père
qui chérit votre époux, que votre époux révère,
et dont le juste choix vous a donnée à lui,
pour s’en faire en ces lieux un ferme et sûr appui?

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