Roger Martin du Gard

Les Thibault

France   1940

Genre de texte
Roman

Contexte
Le rêve se situe dans le chapitre VI de la huitième partie (ou huitième livre) du roman qui forme l’« Épilogue » de ce cycle romanesque. L’épilogue contient XVI chapitres.

Antoine, médecin, et Jacques Thibault sont frères. Leur père se montre intransigeant et autoritaire avec eux. Ils vivent avec une gouvernante (qu’ils appellent « Mademoiselle ») et sa nièce, Gise. Rebelle, Jacques s’attire les problèmes et est souvent puni par son père. Un jour, Antoine diagnostique chez son père une maladie incurable et il décide d’abréger ses souffrances. Après la guerre qui l’a exposé aux gaz, Antoine se fait des piqûres d’oxygène pour rester en vie; il est soigné par Gise. Après s’être fait une injection, il s’endort dans le lit où est mort son père et fait ce rêve. Il écrit ensuite dans un cahier ses commentaires et explications sur son rêve.

Texte témoin
Paris : Gallimard, 1953, p. 71-77.




Un rêve et son analyse

Le retour du Père

La nuit n’avait pas été mauvaise, grâce à la piqûre d’oxygène; mais Antoine n’avait pour ainsi dire pas dormi. A l’aube enfin, le sommeil l’avait pris, un bref instant : le temps de se débattre dans un absurde cauchemar, d’où l’avait tiré un accès de transpiration, si violent qu’il avait dû changer de linge. Recouché, et bien certain qu’il ne se rendormirait plus, il chercha à se rappeler les détails du rêve saugrenu qu’il venait de faire :

« Voyons... Il y a eu trois épisodes distincts... Trois scènes, mais dans un décor unique : le vestibule de mon appartement...

« Au début, je m’y trouvais avec Léon. En proie à une folle angoisse, parce que, d’une minute à l’autre, père allait arriver. La situation était terrible. J’avais profité de l’absence de père pour m’emparer de tout ce qu’il possédait, pour bouleverser de fond en comble la maison. Et père allait revenir; et j’allais être pris sur le fait. C’était affreux. J’arpentais le vestibule, ne sachant que faire pour éviter la catastrophe. Et il m’était impossible de fuir. A cause de quoi? A cause de Gise, qui allait bientôt rentrer... Léon, aussi affolé que moi, était au guet, la joue collée à la porte d’entrée. Je vois encore son œil godiche, écarquillé de peur. A un moment, il a tourné la tête pour dire :« Si j’allais vite prévenir Madame? »

« Ça, c’est la première scène. Ensuite, père s’est tout à coup trouvé là, devant moi, debout au milieu du vestibule, en redingote, avec un chapeau garni d’un crêpe (comme celui de Chasle), à cause de l’enterrement. Quel enterrement? Autour de lui, par terre, une valise neuve (comme celle du type avec qui j’ai voyagé avant-hier). Léon avait disparu. Père fouillait dans ses poches, d’un air digne et affairé. II m’a aperçu, il m’a dit : « Ah, c’est toi?... Mademoiselle n’est pas là? » Et puis, il m’a dit aussi : « Mon cher, je te raconterai : j’ai visité des pays très pittoresques... » (Sur ce ton paternel et solennel qu’il prenait dans ces cas-là.) Moi, j’avais la bouche sèche, j’étais incapable de dire un mot. Je me sentais redevenu le petit garçon qui tremble devant une correction méritée... Et, en même temps, je me demandais, avec stupéfaction : « Comment se fait-il qu’il n’ait pas remarqué, en montant, les changements de l’escalier? La suppression des vitraux? Le tapis neuf? » Et puis, j’ai pensé avec terreur : « Comment l’empêcher d’entrer dans notre chambre, de voir le lit?... » Et puis, je ne sais plus; je crois qu’il y a eu une coupure...

« En tout cas, – et c’est la troisième scène, – je revois père, toujours debout à la même place, mais en chaussons et dans sa vieille vareuse d’intérieur. II avait son air mécontent. II dressait par à-coups sa barbiche, et tirait son cou pincé entre les pointes de son faux col. Et alors il m’a dit, avec son petit rire froid : « Dis-moi, mon cher : où diable as-tu mis mon lorgnon? » Et ce lorgnon qu’il réclamait, c’était ce lorgnon d’écaille que je me souviens d’avoir trouvé sur son bureau, et que j’ai donné, en même temps que sa garde-robe et toutes ses affaires, aux Petites Sœurs des pauvres... Et alors, sa colère a brusquement éclaté. Il s’est avancé sur moi en criant : « Et mes titres? Qu’est-ce que tu as fait de mes titres? » Je balbutiais : « Quels titres, père? » Je suais à grosses gouttes, je m’épongeais, et, tout en m’épongeant, je me souviens que je prêtais l’oreille : je m’attendais, d’un instant à l’autre, à entendre le déclic de l’ascenseur, et à voir entrer Gise (en infirmière, parce que c’était l’heure où elle rentrait de sa clinique)... Et, à ce moment-là, je me suis éveillé, effectivement trempé de sueur... »

Il souriait au souvenir de son épouvante. Mais il en était encore tout ébranlé. « Je dois avoir un peu de température », se dit-il. En effet : 37,8. Un peu moins que la veille au soir; mais un peu plus qu’il n’aurait fallu, ce matin.

Deux heures plus tard, vaquant aux soins de sa toilette et de son traitement, sa pensée le ramena au souvenir de son rêve.

« Curieux », remarqua-t-il. « Ce rêve, en somme, a été très court. En tout, trois tableaux rapides : l’attente anxieuse avec Léon; puis, l’irruption de père, avec la valise; puis, cette histoire de lorgnon, et de titres... Oui, mais tout ce qu’il y avait autour! Tout ce rêve très particulier, très complet, dans lequel ce rêve prenait racine! »

Comme il éprouvait un peu d’oppression pour avoir fait une station trop prolongée devant son lavabo, il s’assit sur le rebord de la baignoire, et demeura un moment pensif :

« Ce passé, dans lequel baignent, en quelque sorte, les rêves, c’est évidemment un phénomène connu, et qui doit avoir été étudié... Je n’y avais jamais réfléchi... Pour mon rêve de cette nuit, le cas est particulièrement net... Au point que, si j’avais le courage, ça mériterait que je le note... Sans quoi, dans deux jours, j’aurai tout oublié. »

II regarda l’heure. Rien ne le pressait. Il prit l’agenda où il inscrivait chaque soir ses observations de malade et qu’il n’avait pas omis d’apporter, en arracha quelques pages blanches, et, s’enveloppant dans le peignoir de bain que Gise avait pendu à une patère du cabinet de toilette (« Elle a pensé à tout, cette petite », se dit-il en souriant), il alla se remettre sur son lit.

Il griffonnait avec entrain depuis trois quarts d’heure, lorsqu’un coup de sonnette l’interrompit. C’était un pneumatique du Patron. En termes très affectueux, le docteur Philip s’excusait de ne pouvoir recevoir Antoine avant le surlendemain soir : il quittait Paris pour deux jours, à la tête d’une commission chargée d’inspecter quelques hôpitaux du Nord.

Antoine était fort désappointé. Pour se consoler, il se dit qu’il avait encore de la chance que Philip revînt avant son départ. Il dînerait mercredi avec lui, et reprendrait jeudi le train pour Grasse.

Les feuillets étaient épars sur le lit. Ils étaient au nombre de cinq, couverts de sa bizarre écriture hiéroglyphique où chaque lettre était isolée, – habitude qui datait de l’époque où il faisait des thèmes grecs. Antoine les rassembla, et les relut. Les deux premiers étaient consacrés au récit analytique du rêve, avec les détails caractéristiques dont il se souvenait. Les trois autres contenaient un commentaire assez confus. « Ce que l’on conçoit bien... » grommela-t-il, dépité. Autrefois, il excellait pourtant à la rédaction de ces notes substantielles où, en quelques lignes, son esprit net savait condenser l’essentiel d’une longue réflexion. « Un entraînement à refaire », se dit-il, « si je veux me remettre à travailler pour les revues... »

Voici ce qu’il avait écrit :
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Dans un rêve, deux choses bien distinctes :

1o Le rêve lui-même, l’épisode (auquel le rêveur est toujours plus ou moins mêlé). Action, généralement brève, fragmentaire, mouvementée, analogue à une scène de théâtre jouée par des acteurs.

2o Autour de ce court moment dramatique, il y a une situation donnée. Qui commande ce moment, et qui le rend plausible. Une situation qui reste en dehors, en marge, de l’action. Mais dont le rêveur a une conscience précise. Situation dans laquelle, d’après la fabulation du rêve, le rêveur se retrouve installé depuis longtemps. Comparable à ce que représente, pour chacun de nous, à l’état de veille, notre passé.

Dans l’exemple du rêve que je viens d’avoir, je remarque, autour des trois épisodes qui constituent l’action, tout un faisceau de circonstances qui, sans faire partie intégrante de mon rêve, y étaient implicitement contenues. Et même, à bien considérer, ces circonstances sont de deux sortes, constituent comme deux zones différentes : il y a les constances immédiates, dans lesquelles le rêve est comme enveloppé. Et puis, il y a une seconde zone, plus éloignée dans le temps : un ensemble de circonstances beaucoup plus anciennes, formant un passé imaginaire sans lequel le rêve n’aurait pas été possible. Ce passé, dont moi, le rêveur, j’étais constamment conscient, n’a joué au cours du rêve aucun rôle : il était seulement préexistant à ce rêve, comme le passé des personnages est préexistant à l’action qui les rassemble fortuitement sur la scène.

Précisons un peu. Ce que j’entends par circonstances de la première zone, c’est, par exemple, que je savais l’heure qu’il était, bien qu’il n’ait pas été question de l’heure pendant le rêve. Je savais qu’il était midi moins quelques minutes et que j’attendais Gise pour déjeuner, comme tous les jours. Je savais que, le matin même, en son absence et sans pouvoir l’avertir, j’avais reçu un télégramme de père, annonçant son retour, à cause de l’enterrement. (Ici, un point qui reste obscur : l’enterrement de qui? Ce n’était pas l’enterrement de Mademoiselle. Mais c’était l’enterrement d’un proche, car nous étions tous atteints par ce deuil.) Je savais que père fouillait dans ses poches à la recherche de monnaie pour payer sa voiture, car je savais qu’un taxi, chargé de bagages, venait de le déposer devant la maison. (Je crois même pouvoir dire que je voyais ce taxi, arrêté dans la rue, en même temps que je voyais père dans le vestibule.) Etc.

Circonstances de seconde zone. J’entends par là une série d’événements assez anciens, dont l’Antoine du rêve connaissait l’existence. Ces événements, je ne puis pas dire précisément que j’y pensais, au cours du rêve; mais leur souvenir était en moi, comme sont les souvenirs de notre vie réelle. Ainsi je savais (en réalité je devrais écrire : j’étais sachant) que père avait quitté la France depuis longtemps, envoyé à l’autre bout du monde, par je ne sais quelle Société de bienfaisance pour procéder à des enquêtes relatives à ses œuvres. (Inspection des services pénitentiaires étrangers, ou quelque chose de ce genre.) Voyage si lointain, que c’était comme s’il n’avait jamais dû en revenir... Je savais également les réactions que nous avions eues au moment de ce départ, accueilli par nous tous comme une aubaine inespérée. Je savais que, aussitôt libéré de sa tutelle, j’avais épousé Gise. Que nous avions pris possession de l’appartement, déménagé tout, vendu les meubles, distribué aux Sœurs les affaires personnelles de père, abattu des cloisons pour transformer totalement la maison. (Et, ce qui est étrange : ces transformations, dans le rêve, n’étaient pas celles que j’ai faites, dans la réalité. Ainsi, le vestibule du rêve était bien repeint en ocre clair; mais il était garni d’un tapis rouge et non havane; et, à la place de la console, il y avait l’ancienne horloge de chêne de l’antichambre de père.) Ce n’est pas tout. Je n’en finirais pas de noter ce que je savais. Ceci, par exemple : je savais, très précisément, que notre chambre, à Gise et à moi (ou pourtant aucune scène du rêve ne s’est passée) était l’ancienne chambre de père, et qu’elle était devenue semblable à la chambre d’Anne, avenue de Wagram. Bien plus : je savais que, ce matin-là, Léon n’avait pas eu le temps de faire le ménage, que notre grand lit était resté en désordre; et j’étais terrifié à l’idée que père allait ouvrir la porte de cette chambre... Enfin je savais mille autres détails de notre vie, et de celle de notre entourage. Notamment ceci, qui me paraît curieux, puisque mon frère n’a eu absolument aucun rôle dans ce rêve : je savais que Jacques, désespéré de jalousie après notre mariage, avait émigré en Suisse, et qu’il...

La rédaction s’arrêtait là. Antoine n’avait plus aucune envie de poursuivre. Il prit son crayon et inscrivit en marge :

Rechercher ce qu’ont dit, à ce sujet, ceux qui se sont occupés du Rêve.

Puis il plia les feuillets, se leva, et mit de l’eau à chauffer pour son inhalation.

Quelques instants plus tard, la tête enfouie sous les serviettes, la figure ruisselante, les yeux clos, il respirait profondément la buée bienfaisante, tout en continuant à ruminer son rêve de la nuit. Il s’avisa soudain que le sujet même de ce rêve témoignait d’un certain état de mauvaise conscience, d’un certain sentiment de responsabilité, voire de culpabilité, que, à l’état de veille, son orgueil parvenait à maintenir dans l’ombre. « Et, en effet », reconnut-il, « je n’ai pas lieu d’être bien fier de tout ce qui s’est passé après la mort de père. » (Il entendait par là, non seulement son installation luxueuse, mais aussi sa liaison avec Anne, ses sorties du soir; tout un irrésistible glissement vers la vie facile.) « Sans compter », ajouta-t-il, « la perte d’une grande partie de la fortune laissée par père... » (Il avait englouti, dans les dépenses faites pour la transformation de la maison, une bonne moitié de sa fortune mobilière; le reste, dédaignant le taux des sages placements de M. Thibault, il l’avait converti en valeurs russes, aujourd’hui tombées à zéro.) « Bah », se dit-il, « pas de regrets stériles... » C’est ainsi qu’il avait coutume d’apaiser ses scrupules. Cependant, – et ce rêve en était le sûr indice – il conservait, au fond, la conception bourgeoise du « bien familial », de l’argent économisé pour être transmis; et, bien qu’il n’eût de comptes à rendre à personne, il éprouvait un sentiment de honte à avoir dilapidé, en moins d’un an, un patrimoine que plusieurs générations avaient sagement constitué.

Il dégagea sa tête pendant quelques secondes, respira un peu d’air frais, tamponna ses yeux congestionnés, puis se blottit de nouveau sous les linges humides et brûlants.

Ces réflexions de ce matin, sur son hiver de 1914 rejoignaient les impressions irritantes qu’il avait éprouvées, la veille, après le départ de Gise, en parcourant ses beaux laboratoires déserts, et la pièce pompeusement baptisée « des archives », avec ses fichiers de tests, ses rangées de cartons neufs, numérotés et vides. Il avait pénétré dans la « salle de pansement », si bien agencée, et qui, pas une fois, n’avait servi. Et là, se souvenant de sa modeste installation de jadis, au rez-de-chaussée, de son existence active, utile, de jeune médecin, il avait compris que, depuis la mort de son père, il était engagé dans une fausse route.

Texte sous droits.

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