Michel Leiris

Fibrilles

France   1967

Genre de texte
Essai autobiographique

Contexte
Le récit se situe dans la troisième et avant-dernière partie de l’essai.

Ce livre est le troisième tome de la trilogie La règle du jeu dans laquelle l’auteur raconte ses souvenirs.

L’auteur réfléchit sur l’écriture et sur sa recherche de la beauté qu’il ne parvient pas à atteindre. Il est plongé dans un pessimisme qui le paralyse. Il fait alors ce rêve.

Texte témoin
Paris : Gallimard, 1968, p. 257-261.




Un rêve très coloré

Deux personnages qui tournoient

[...] mon pessimisme ancien, quand je veux le décrire, échappe à ma saisie comme si j’étais enveloppé d’une brume plus difficile encore à percer que l’épaisseur du temps et comme si mon souhait même de faire revivre le passé se fondait en brouillard. Pourtant, à la faveur d’un sommeil hanté par le travail décevant de toute une soirée, il m’a semblé une de ces dernières nuits que le contact était renoué. Dégagé momentanément, l’horizon s’est à nouveau bouché, mais l’image dont je fus obsédé une partie de cette nuit-là survit à ma désillusion et je pense que, malgré son défaut apparent de signification, elle parle mieux que les phrases tour à tour essayées avant le coucher sans gloire auquel, de guerre lasse, je m’étais résigné.

Jeunes tous deux, un homme et une femme m’apparaissaient debout et vus de légèrement en dessous, ce qui me rappelait la façon dont sont montrés les personnages dans les gros plans de l’une des œuvres les plus notoires du cinéma muet, la Jeanne d’Arc de Dreyer. Face à face, et si proches l’un de l’autre qu’ils auraient pu se toucher rien qu’en tendant un peu les bras, ils me semblaient figés dans une pathétique immobilité alors qu’en vérité, mus par une impulsion qui leur était étrangère, ils tournaient rapidement sur eux-mêmes, avec une tendance à monter comme s’ils avaient été propulsés par un mouvement d’hélice dont, finalement, nul essor ne fût résulté. La scène – ou plutôt le tableau, car sauf ce tournoiement il ne se passait rien – était si peu localisée que c’est seulement quand je m’attache à la revoir sans négliger aucun détail que je situe ces deux êtres soit dans un lieu clos et vide, soit dans un espace conventionnellement limité (le rectangle que détermine le cadre d’une peinture ou, autre rectangle, un écran cinématographique). De l’homme, conformément à la logique, je n’ai guère retenu que l’obscur tourbillon engendré par sa rotation. Mais, par contre, je puis tracer de la femme un portrait approximatif, certainement parce que c’est sur elle que mon intérêt se portait et qu’ensuite l’envie ne m’a pas lâché de retrouver cette figure dont, en principe, les traits auraient dû être brouillés par la rapidité de sa giration. Telle une robe de sainte dans un chromo au coloriage dérivé d’une symbolique simpliste, un long vêtement d’un rouge éteint l’enveloppait et je ne doute pas que ce rougeoiement concrétisait les « sombres mais riches couleurs » auxquelles, pour caractériser mon pessimisme d’autrefois, j’ai fait allusion de mauvais gré (car j’enrageais de ne pouvoir aller au-delà de cette évocation trop vague). Son corps gracieux, mais non gracile, était robuste et charnu. Derrière sa nuque des cheveux noirs et assez lisses se rassemblaient, et son visage – un beau et grave visage plein et pâle présenté de profil – regardait vers le haut. A mesure que je la reconstruis, ravivant et combinant de brefs instantanés faits et refaits dans le sommeil ou le demi-sommeil, cette figure mi-tragique mi-voluptueuse de martyre ou d’amante devient celle d’une fille des mers du Sud en pagne ou en sari et, pour achever de la préciser, j’en appellerais volontiers à une image glanée elle aussi dans le monde à la fois sensible et impalpable que propose le cinéma : la grande insulaire basanée incarnée, je crois, par une artiste arabe dans le film Un paria des îles tiré du roman de Conrad et projeté à Paris peu après la dernière guerre mondiale.

La note rouge qui dominait dans cette vision, où une tension indépendante de toute intrigue exprimait l’amour et la mort, il faudrait qu’elle m’envahisse comme un vin. Mais qu’y puis-je? Déjà cette teinte, dont l’éclat amorti n’en soulignait que mieux la croupe saillante et l’échine creusée qu’elle enrobait, s’est refroidie au lieu de s’exalter depuis que, mettant trop d’industrie à la sortir de sa nuit pour l’agréger à mon paysage intérieur, je l’ai posée à côté d’autres rouges tantôt profonds, tantôt usés ou délavés que je garde en mémoire : la couleur du lambrusco, vin pétillant dont j’adore le goût de feuille morte et que je ne puis séparer de la plus importante des villes où j’en ai bu, la vieille et vivante Bologne où les luttes entre factions se sont apaisées mais dont les maisons d’un rouge fané et les rues à arcades, après l’ébullition du jour, deviennent la nuit sourdes et muettes à croire que seul y veille le spadassin caché dans l’un des alvéoles que va démasquer votre marche; les tons chauds mais rompus et atténués des ruines de thermes ou autres constructions d’époque romaine en briques cuites et recuites par le soleil; le revêtement sang-de-boeuf des murs qui, au centre de Pékin, n’ont pas cessé d’entourer l’ancienne Cité impériale; la décoration pompeuse de tant de salles où, voyant représenter des opéras, je me gavais d’une triste plénitude à quoi mon pessimisme pas même noir mais gris fumée d’aujourd’hui n’est plus capable d’atteindre, sauf par raccroc et si je me force un peu.

Un rubis aux feux morts, qui n’existe même pas dans la semi-réalité du songe mais seulement sur le papier où mon écriture se convulse sans parvenir à se faire autre chose qu’écriture, voilà ce que j’ai obtenu en confrontant le rouge du sari, du pagne ou de la robe avec ces souvenirs de touriste ou de dilettante. Et je n’arrive à rien de plus si j’en appelle, sans changer de région du spectre, à d’autres souvenirs moins entachés d’esthétisme : la vue proche, à quoi s’ajoutera vertigineusement le toucher, du brun tirant plus ou moins sur le grenat que présentent, chez certaines, les deux minimes et précieuses parcelles du corps féminin que sont les mamelons augmentés de leurs aréoles; pointant à distance de promesse ou de regret, la flamme presque orangée et d’une succulence fruitée que, dans les parages de grandes installations pétrolières, j’ai souvent regardée palpiter, avec une sensation aiguë d’avidité et de détresse comme si l’image même de la vie m’était soudain offerte en un condensé aussitôt déchiffrable.

Toutefois, cette couleur exténuée n’en a pas moins un sens, que de nouveaux termes de comparaison aideront peut-être à préciser : les nuances de l’automne et des couchers de soleil, dont la somptuosité et la mélancolie sont trop connues pour qu’il y ait lieu d’y insister; sise très loin dans ma jeunesse et, semble-t-il, vers le point où la rue La Fontaine rejoint l’avenue Mozart, la maison d’angle assez vieille et assez basse, ni hôtel particulier, ni « maison de rapport », ni boutique surmontée d’un étage d’habitation, et qui, apparemment déserte, devait une part de son mystère au rouge un peu sale ou fatigué, touchant presque au rose, dont elle était peinte comme eût pu l’être symboliquement une boucherie; dans le domaine de la musique, les grondements de cuivres très graves et légèrement râpeux qui, depuis le romantisme, se font entendre parfois dans le soubassement orchestral des opéras et semblent exprimer une lourde menace (quelque chose de puissant qui ne fait encore que couver mais qui se déchaînera); dans celui de la géographie, les régions volcaniques et la chaleur torride des pays d’où l’on rapporte « les fièvres ».

Quand j’accumule ces repères, ce qui prévaut n’est pas le désir de situer dans l’éventail sensoriel la perception imaginaire que je voudrais consolider. Proche du cramoisi, le rouge foncé du lambrusco répond assez bien à la nuance que j’ai dite « rouge éteint » afin surtout de l’opposer à des rouges crus et vulgaires, ceux des honneurs officiels et des livres de prix ou celui, également orphéonesque, du Méphisto traditionnel. Quel besoin, donc, de m’écarter du lambrusco pour trouver d’autres rouges dont plusieurs (flamme de raffinerie, par exemple, ou brique antique même éclairée d’un ressouvenir de rouge pompéien) diffèrent fortement de celui que je prétends fixer? Nul doute que leur apparence compte moins que ce qu’ils recouvrent : la valeur de telle émotion passée, traduite par l’une des variétés du rouge (ou par un équivalent sonore) mais dont l’analogie avec la couleur du sari, elle-même inséparable du tableau qu’elle rehaussait, est une affaire de sentiment plutôt qu’une affaire de palette. Et comment ne pas voir que j’établis ces rapprochements pour insérer çà et là certains mots ou couples de mots comme on glisse en sous-main, dans un entretien dont les détours donneront plus ou moins le change, la phrase qu’on n’oserait pas émettre tout de go mais que, dès le début d’une conversation entamée précisément pour cela, on était décidé à prononcer?

« Triste plénitude » (terme auquel font écho « avidité et détresse », « somptuosité et mélancolie » qui ne sont que des rappels presque inchangés de son ambiguïté), « mystère », « lourde menace » et, finalement résolus en la « fièvre » plurielle des tropiques, ces deux mots que je brûlais d’écrire en évoquant les cimes éminemment sensibles du double dôme de la poitrine féminine : « tendre brûlure » – sous l’aspect faste, feux de l’amour et, sous l’aspect néfaste, cette flamme dont la saisie ne pourrait que nous réduire en cendre – composent le message que j’extrais de mes propos, en les traitant comme le texte de convention dont la vraie teneur est révélée par la grille aux découpures adéquates, qui en isole quelques menus fragments. Mais si, passant au crible ma vision au risque de tout saccager, j’avais analysé l’ensemble de la scène au lieu de n’y cueillir que ce rouge équivoque, j’aurais lu presque le même message, sans devoir le recomposer après l’avoir éparpillé : lourd destin de deux êtres unis mais inexorablement séparés; avidité et détresse qu’attestait leur mouvement et sa paradoxale fixité (le tournoiement de chacun autour de l’axe immuable dont il était prisonnier et la constante répression de leur montée le long des deux verticales) ; mystère planant sur ces figures hautes et chagrines dont la plus visiblement éperdue atteignait à la beauté plénière; ardeur éperonnant la tendre et malchanceuse silhouette que de fines ramifications reliaient d’une part à la vierge guerrière brûlante d’espoir et promise au bûcher, d’autre part à cette fille des Iles en qui se résumaient des lointains chargés de sensualité, de chaleur et de fièvre.

Texte sous droits.

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