Philippe Jaccottet

Éléments d’un songe

Suisse   1961

Genre de texte
prose poétique

Contexte
Le récit de rêve se situe dans un ouvrage que Jaccotet aurait voulu comme une suite de variations presque sans ruptures.

Notes
Jaccotet fait allusion ici à un vers d'Homère assurant qu'il y a deux types de rêves: ceux qui viennent par la porte de corne — qui annoncent vraiment le futur — et ceux qui arrivent par la porte d'ivoire — qui sont mensongers. Voir la fiche Le massacre des oies.

Texte témoin
Éléments d’un songe, Paris : Gallimard, 1961, p. 61-67.




Dans les bois

«Devant la porte de corne»

Le songe qui s'en vient par la porte de corne
Corne la vérité à l'homme qui le songe.
Odyssée, XIX, 556-7.

N. était partie se promener au commencement d’un après-midi qui s’annonçait très beau. Je ne pus rester longtemps indifférent à son absence et sortis à mon tour en prenant la route d’Aiguebelle dont on nous avait dit que le site valait d’être vu. La route était très blanche et en effet, parvenu à un carrefour, j’aperçus dans le lointain, juché sur des roches sombres, un assez beau village. Mais je n’obliquai pas sur la gauche comme il aurait fallu pour y aller ; la route que j’empruntai s’enfonçait peu à peu entre de hauts talus couronnés de part et d’autre par la lisière d’un bois de sapins. De vieux ouvriers, des bûcherons peut-être, montaient à ma rencontre ; ils échangeaient quelques paroles avec une femme qui venait de les dépasser, et en qui j’eus tôt fait de reconnaître N. Mon bonheur de la voir ne ressemblait à rien qui se puisse, ou se doive dire. Je courus pour la rejoindre, elle aussi courait, mais essoufflée par la sévère côte. Nous nous sommes alors engagés dans les bois.

Je ne puis me souvenir de ce qu’elle portait ce jour-là, moi j’avais une épaisse veste noire de chasseur qui me venait de mon père. Ah ! je savais bien où je l’entraînais avec tant de feu par ces chemins juste assez larges pour le pied, j’éprouvais une impatience et un bonheur grandissants. Tout d’un coup la forêt cessa, il n’y eut plus devant nous qu’une pente d’herbe sombre ; la vue, ne rencontrant plus aucun obstacle, vola d’un bond par-dessus le vallon qui faisait songer à une noire buanderie, et atteignit en effet Aiguebelle même, du moins ses abords ; seules en étaient visibles les premières maisons, plutôt des granges délabrées sur la porte desquelles flottaient quelques lambeaux d’affiches. Nous sommes pourtant restés couchés quelques instants dans l’herbe froide à regarder sans les voir, pensant à bien autre chose, ces ruines qui s’élevaient sur la fumée du torrent. Mais nous étions trop exposés.

Je l’entraînai donc plus haut encore, et de nouveau dans la forêt ; le terrain en était montueux, de sorte qu’il nous offrit enfin comme un palier moussu entre des troncs dépourvus de branches basses, une chambre si douce qu’elle était sans nul doute cela même que nous n’avions cessé de chercher tout l’après-midi. Nous y entrâmes. D’elle à moi, non pas d’une simple partie de son corps à une partie du mien, ni davantage de son cœur à mon cœur ou de sa pensée à ma pensée, mais de sa vraie vie à ma vraie vie s’était établi un courant presque mortel. La première chambre (mais saurai-je décrire justement cela ?) était vaste, entre des murs outremer, avec une de ces belles cheminées de marbre comme on en trouve parfois ici en pénétrant dans des ruines. Au-dessus de la cheminée, je fus émerveillé par un haut miroir à cadre doré flanqué de deux chandeliers brillants, alors que je sentais derrière moi, non seulement la forêt où nous avions découvert cette demeure, mais deux lits réduits à l’état de grabats et que leurs occupants avaient dû abandonner en toute hâte. Il fallut alors pénétrer dans la pièce voisine (je dis « il fallut » parce que chacun de nos mouvements, dès lors, sembla soumis à des ordres vagues et puissants) : elle était vaste elle aussi, bien meublée, et dans sa pénombre poussiéreuse étincelaient encore les guirlandes d’une décoration de Noël (peut-être était-ce une demeure où les toiles d’araignée et les débris de verre suffisaient à ressusciter, selon l’éclairage, tout un luxe de fête... mais sur le moment nous n’eûmes pas le loisir d’y songer. Par les fentes des persiennes, on devinait cependant que le soleil de l’après-midi continuait à rayonner dans toute sa force, on apercevait la route blanche où nous nous étions retrouvés et, en regardant mieux, un balcon sous des glycines. Alors, comment aurions-nous pu n’en pas pousser la porte, même si notre exaltation s’était transformée peu à peu en effroi ? Sans doute y avait-il un moment que nous prévoyions ce qui nous attendait : quelqu’un en effet était là, sur un fauteuil d’osier, quelqu’un que nous avions un peu connu de son vivant. Je reculai ; j’appelai N., je la conjurai de ne pas s’attarder davantage à traîner dans la pièce vide ce fauteuil qui grinçait sur le plancher ; elle vint enfin, je courus, et l’horreur donnait de telles ailes à ma course que je fus rapidement hors du bois, sur la route blanche, hors des cavernes du songe.

Il y avait dans le plein du volet un trou, parfaitement rond, pareil à ces voyants ménagés dans la cloison d’un four pour que l’on puisse en surveiller les opérations internes ; si j’avais eu la force de me lever pour y coller mon oeil, j’aurais vu se mettre en marche lentement la fameuse machinerie de la lumière. Mais je pus seulement tendre l’oreille : il y eut d’abord un assez long silence ; qui toutefois ne me dupait point, je savais que c’était un de ces tours de la distance, et je me rappelai comment la circulation des voitures au flanc d’une colline distante de peut-être vingt kilomètres se réduisait à n’être plus, au début de la nuit d’été, qu’un échange de diamants ruisselant d’une main dans l’autre, gantées de noir. Après le grondement d’un moteur de camion que son mouvement engouffra bientôt dans la masse du bourg, le silence fut crevé une deuxième fois par un coq qui criait comme un cochon saigné ; bientôt après, l’atelier de l’air s’emplit d’oiseaux, tous ensemble, à la même minute, avant même qu’on y pût voir clair, penchés sur leur infernal outillage. N. dormait ; néanmoins, elle aussi s’agitait et soupirait en quelque caverne, et je me mis à repenser à ce long rêve, si imparfaitement relaté plus haut. L’étrange maison en quoi la forêt s’était muée soudain était un limpide reflet de la nôtre; où moisissait aussi un luxe antérieur, où se désagrégeaient lentement, malgré tous nos efforts, les formes qu’avaient peut-être palpées des seigneurs, où plus d’un souci couvait dans la poussière jamais complètement vaincue. Décidément, j’avais de la peine à m’écarter de la porte de corne. Est-ce que nous souffrions vraiment ? Cette question aurait de quoi faire sourire ceux qui souffrent, et je leur demande pardon de l’avoir seulement posée. Est-ce qu’il n’y avait pas, justement ce matin-là, appuyé de tout son poids contre le volet dont je regardais la face noire, le plus vigoureux des jours de printemps, avec toutes les merveilles dont je voudrais ne jamais cesser de parler ? Que d’évidentes et claires figures! Peut-être étions-nous simplement pris, tous ces jours-là, dans un courant qui soufflait inlassablement, comme le vent d’ici quand il déploie son grondement d’usine pendant trois, six ou neuf jours d’affilée, dans le sens de la souffrance ? Et, pour peu que notre attention se relâche, nous voilà, malgré notre bonheur, culbutés dans l’inquiétude, l’appréhension de la souffrance, épuisés par ce sempiternel aspirateur, jetés à terre, pas trop fiers de nous. Ah! ai-je pensé, malgré notre sincère désir, en dépit de mes déclarations présomptueuses, comme nous sommes loin encore de la transparence!

Texte sous droits.

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