John Milton

Paradise lost

Angleterre   1667

Genre de texte
Poème

Contexte
Adam vient de réveiller Ève endormie en lui susurrant à l’oreille des mots d’amour.

Notes
On comparera ce rêve avec celui – beaucoup plus banal – que fait Jésus dans Paradis reconquis (voir fiche 1717).

Philip Pullman s'est inspiré de Paradis perdu pour créer son roman His Dark Materials, preuve de l'influence profonde que continue d'exercer aujourd'hui ce poème qui date de plus de trois siècles.

Commentaires
Milton a transformé le récit de la Genèse en faisant intervenir la tentation à l’intérieur d’un rêve. Au lieu d’un serpent – incarnation traditionnelle du mal dans notre culture – la tentation a d’abord pris la voix d’Adam et se révèle ensuite sous la forme d’un très bel ange. Là encore, Milton abandonne les clichés en vigueur à son époque sur les anges déchus et fait un portrait flatteur du tentateur, qui se montre expert en sophismes et en persuasion.

La réponse d’Adam est un modèle de sagesse et de pondération. À travers son discours, le rêve est décrit comme un amalgame de pensées disparates, dont le chaos même est source de trouble et de confusion chez le rêveur.

Texte original

Texte témoin
Livre V, 28-94. Texte en ligne.
Traduction française de Jacques Delille, Paris, Librairie L.G. Michaud, 1820, vol. 1. Disponible sur Google Livres.




Le rêve d’Ève

La tentation du serpent

A ce tendre discours qui l'arrache à son rêve,
Ève, les yeux troublés, en sursaut se relève,
Embrasse son époux, et lui parle en ces mots :
« O toi, qui de mon cœur es l'unique repos,
La gloire, l'ornement, le bonheur de ma vie,
De voir le jour et toi, que mon âme est ravie!
Elle en avait besoin. Cette nuit.... non, mon cœur
D'une pareille nuit n'éprouva point l'horreur.
Un songe (puisse-t-il être une vaine image !)
M'occupait, non de toi, suivant mon doux usage;
Non des plaisirs du soir, des projets du matin;
Mais d'offense, de trouble et de sombre chagrin
Qu'avant ce rêve affreux Ève ignorait encore.
Une voix... et j'ai cru de l'époux que j'adore
Reconnaître la voix, tant ses sons étaient doux !
« Ève, réveille-toi, disait-elle : pour nous
Tout est paisible et frais sur la terre et sur l'onde ;
Le rossignol lui seul trouble leur paix profonde,
Et répète ses chants modulés par l'amour ;
Le clair flambeau des nuits verse un aimable jour;
Et son globe, assemblant sa clarté tout entière,
Du contraste de l'ombre embellit sa lumière.
Mais que sert sans témoin ce spectacle charmant ?
Viens, oh! viens ajouter à cet enchantement.
Tous ces astres brillants que ton regard efface
Sont autant d'yeux ouverts pour admirer ta grâce.
Je me lève, pensant reconnaître ta voix ;
Mais je te cherche en vain; je m'égare : je crois
Errer dans un désert ; solitaire, éperdue,
Soudain l'arbre interdit se présente à ma vue,
Plus charmant que jamais à mon œil enchanté.
Tandis que de ses fruits j'admire la beauté,
A ses pieds j'aperçois, ô surprise nouvelle!
Un être qui n'a rien d'une forme mortelle.
Ses ailes, son éclat, rappellent à mes yeux
Ces esprits, qui vers nous viennent du haut des Cieux ;
Ses beaux cheveux flottaient, et leurs tresses humides
Distillaient l'ambroisie en diamants liquides.
Il fixe, comme moi, l'arbre qui me séduit :
O bel arbre, dit-il, surchargé de ton fruit,
N'est-il donc aucun être en ces riants hospices,
Dont la main te soulage et goûte tes délices?
Pas un dieu? pas un homme? Ainsi, perdant son prix,
La science divine est l'objet du mépris,
Peut-être de l'envie ! Et quel injuste maître
Garde ainsi pour lui seul les trésors qu'il fait naître ?
Redoute qui voudra la rigueur de sa loi,
Ses arrêts menaçants ne peuvent rien sur moi.
Cet arbre est-il en vain placé dans ce bocage ?
Puisqu'il m'offre ses fruits, j'en saurai faire usage.»
Il dit, étend vers lui son bras audacieux,
Cueille son fruit, l'admire, et le goûte à mes yeux.
Son discours, son forfait, d'épouvante me glace.
Lui, tressaillant de joie et redoublant d'audace :
— O fruit divin, dit-il, toi qu'un ordre jaloux
Irritant mes désirs, rend encore plus doux,
Pour des dieux, je le crois, le Ciel t'avait fait naître ;
Mais par lui l'Homme aux dieux peut s'égaler peut-être
Eh ! pourquoi cet espoir serait-il défendu ?
Le bien s'accroît encor lorsqu'il est répandu;
Dieu même s'enrichit alors qu'on le partage ;
Et plus on en jouit, plus on lui rend hommage.
Viens donc, charmant objet, prends un nouvel essor ;
Ton destin déjà beau peut s'embellir encor ;
Goûte avec moi ce fruit dont la beauté t'invite,
Et puisse ton bonheur égaler ton mérite !
Est-ce à toi d'habiter cette étroite prison?
Non, ouvre à ta pensée un plus vaste horizon ;
flâne dans l'Empyrée, ou dans la cour suprême,
Admise au rang des dieux, sois déesse toi-même. « 
Il dit, et de ma bouche il approche ce fruit :
Son coloris me plaît, son parfum me séduit ;
Ma bouche impatiente aussitôt le dévore.
Alors de nouveaux sens en moi semblent éclore ;
Je me sens enlever dans l'espace des airs;
Je monte ; sous mes pieds j'admire l'univers,
Et sa vaste étendue, et ses pompeux spectacles :
Mais je suis à mes yeux le premier des miracles ;
Je m'étonne de moi, de ce grand changement.
Mon guide disparaît, et, plus rapidement
Que je n'étais montée au séjour du tonnerre,
Je redescends des Cieux, et m'endors sur la Terre.
Mais enfin je te vois, le prestige s'enfuit,
Et le jour a chassé les erreurs de la nuit. »
Ève à peine a mis fin à ce récit fidèle,
Son époux lui répond, presque aussi triste qu'elle :
« Ô ma plus douce image, ô ma chère moitie,
Du trouble de ta nuit ma tendresse a pitié :
De ces objets confus l'étonnant assemblage,
De l'Ange affreux du mal est peut-être l'ouvrage ;
Je le crains : cependant d'où me vient cet effroi ?
Non, le mal ne peut point habiter avec toi :
Ève, ton cœur est pur ; mais apprends à connaître
Comment nous a formés le Dieu qui nous fit naître ;
Tout entre dans l'esprit par la porte des sens :
L'imagination des objets différents
Se compose à son gré des images factices ;
Mais la raison suprême en règle les caprices,
Dicte nos jugements, décide notre choix;
La nuit elle repose, elle abdique ses droits ;
Sa rivale aussitôt, capricieuse reine,
Usurpe son empire, et règne en souveraine ;
Dans les songes surtout, le présent, le passé,
Dans sa peinture informe au hasard retracé,
Nos paroles, nos faits, que sans ordre elle assemble ;
Présentent mille objets étonnés d'être ensemble.
Le mal peut approcher ou d'un homme ou d'un dieu ;
Mais son impression, chère Ève, dure peu ;
Et la raison, bientôt repoussant l'imposture,
Laisse l'esprit sans tache, et le cœur sans souillure
Criminelle en rêvant, vertueuse au réveil,
Ah, Chère Ève, bannis donc les terreurs du sommeil.

Gustave Doré

Ève endormie. Gravure de Gustave Doré pour illustrer une édition de luxe de cet ouvrage.

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